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Entre Washington et Pékin

Mohamed Al-Said Idriss , Lundi, 16 août 2021

La visite effectuée par Wendy Sherman, adjointe du secrétaire d’Etat américain, en Chine les 25 et 26 juillet 2021, a répondu à une question importante : existe-t-il toujours entre Washington et Pékin un espace pour appliquer la diplomatie de Kissinger ? En d’autres termes, la diplomatie d’endiguement de la Chine est-elle toujours réalisable ?

Mohamad Saïd Idriss

La réponse était non pour maintes raisons. L’ancien secrétaire d’Etat, Henry Kissinger, a pu manipuler la Chine dans les années 1970 en l’attirant vers les Etats-Unis et en l’éloignant de l’Union soviétique. A cette époque, le conflit américain faisait rage avec l’Union soviétique. En même temps, une crise a éclaté entre Pékin et le grand frère, Moscou. Dans ce contexte, Kissinger avait opté pour le rapprochement avec la Chine en utilisant la « force douce » américaine qui visait à s’infiltrer dans la pensée stratégique chinoise. Effectivement, il a réussi à aligner Pékin et à démanteler l’alliance russo-chinoise même si ce n’était que partiellement. L’impact de cette politique a été bénéfique pour l’oncle Sam. Mais cette fois-ci, la diplomatie de Kissinger peut-elle être appliquée, en l’occurrence, avec la Russie, afin d’éviter la formation d’une alliance russo-chinoise contre les Etats-Unis ? Washington accorde une priorité dans son affrontement avec Pékin à cette politique appelée « la politique de l’attraction des alliés », et ce, sur trois volets.

Le premier consiste à renforcer la coalition américaine traditionnelle, notamment l’Alliance atlantique entre les Etats-Unis et l’Union européenne. Le deuxième vise à se tourner vers le sud-est de l’Asie, afin de former une alliance solide autour de la Chine et qui limiterait ses activités en dehors de ses frontières. Le troisième est le démantèlement des alliances conclues par la Chine, notamment l’alliance probable sino-russe. C’est ce que les Américains appellent « l’endiguement » de la Russie, afin de renforcer l’affrontement américain avec la Chine. Afin de réaliser un progrès à ces niveaux d’endiguement et d’affrontement, l’Administration américaine doit commencer par réarranger l’Alliance atlantique et booster les relations avec l’Europe.

Les experts en relations internationales parlent de trois types de forces auxquelles l’Etat a recours pour développer ses capacités en temps de conflits et d’affrontement : la force rigide représentée par le potentiel militaire et économique, la force douce incarnée par la culture, la technologie, les sports, la connaissance et les médias. Et la force intelligente qui est un amalgame entre les deux dans la gestion des batailles et des conflits. Les alliances que l’Etat peut établir avec des forces internationales et régionales est un élément important de la force de l’Etat. C’est ce qui a été confirmé au cours de la dernière visite de Sherman, numéro deux du secrétariat d’Etat américain, en Chine, ainsi que par les déclarations du secrétaire d’Etat américain, Antony Blinken, dans le cadre d’une rencontre importante avec les grands responsables de la politique étrangère chinoise en mars dernier (la rencontre d’Alaska).

La visite de Sherman à Pékin reflète un attachement à la politique d’endiguement. Le président Joe Biden a effectué sa première visite en Europe en juin dernier au cours de laquelle il a tenu 3 sommets à Bruxelles avec les leaders du G7. Il y a eu ensuite le sommet américano-européen, et, enfin, le sommet de l’Otan quelques jours avant le sommet Biden-Poutine à Genève le 16 juin 2021. Biden voulait réaliser trois objectifs dévoilés par le New York Times selon les centres de prise de décision américains. Il s’agit de convaincre les alliés européens que l’Amérique va exercer son rôle de leadership mondial, et de mobiliser les alliés pour contenir l’ascension chinoise.

Les observateurs américains n’étaient pas optimistes vis-à-vis des succès réalisés par le président américain dans cette équation avec les Européens qui ont des intérêts économiques importants avec la Chine, intérêts qui gagnaient en ampleur chaque jour avec la montée en puissance de la Chine en tant que force économique. D’autant que les Européens avaient des problèmes avec l’Amérique, surtout lorsqu’ils ont su que le président américain n’avait pas l’intention d’afficher une animosité envers la Russie, mais voulait, au contraire, l’amadouer. Jussi Hanhimaki, professeur d’histoire internationale au Graduate Institute of International and Development Studies, met en exergue ce constat dans son nouveau livre intitulé « La Paix à travers l’Atlantique ». Hanhimaki, qui est de nationalité finlandaise, s’est demandé si le concept « d’Occident » existe encore. Une question qui suscite des doutes sur le sérieux américain à nouer des alliances avec l’Europe contre la Chine.

Toutes ces interrogations montrent la fragilité des tentatives américaines à nouer des alliances avec les Européens contre la Chine dans le cadre d’un Occident unifié.

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