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La stratégie russe en Méditerranée

Hicham Mourad , Lundi, 16 août 2021

La russie a effectué au cours des dernières années un retour remarqué en Méditerranée orientale et au Moyen-Orient au sens large, marqué par son intervention militaire en Syrie, son ingérence indirecte en Libye et le renforcement de ses rapports avec la Turquie et l’Egypte. Depuis l’annexion de la Crimée par la Russie en mars 2014 et la conséquente imposition de sanctions européennes et l’installation d’un climat de nouvelle guerre froide avec l’Occident, l’Est méditerranéen a revêtu une importance capitale pour Moscou qui a voulu y étendre son influence pour diverses raisons, notamment la protection de son flanc sud contre les tentatives d’expansion de l’Otan.

Hicham Mourad

Le succès militaire de la Russie dans le conflit syrien a grandement rehaussé sa position en Méditerranée. La Syrie était le dernier allié de Moscou au Moyen-Orient et au bassin levantin. Grâce à son intervention à partir de septembre 2015, la Russie s’est rétablie en tant que puissance militaire importante avec, à la clef, un accord à long terme sur sa présence navale dans le port de Tartous et aérienne à la base de Hmeimim, qui connaissent tous deux une expansion majeure afin de pouvoir accueillir une plus grande présence militaire.

Avec cette présence militaire en Syrie désormais assurée sur le long terme, Moscou a acquis un levier majeur dans ses relations avec la Turquie, qui a des intérêts majeurs en Syrie liés à sa communauté kurde. Il s’agit d’un gain important pour la Russie dans son bras de fer avec l’Otan, dont Ankara est potentiellement l’acteur pivot dans le contexte du flanc sud de l’Europe et de la Méditerranée. La Russie s’est ainsi engagée dans un exercice délicat avec la Turquie, afin de creuser un fossé entre elle et le reste de l’Alliance atlantique. La vente à Ankara du système de défense antiaérienne S-400 en est l’exemple le plus patent. Il en a résulté l’expulsion de la Turquie du programme de production du chasseur américain F-35. Moscou a également bâti un partenariat économique avec Ankara basé, entre autres, sur les ventes de gaz naturel et son transport vers l’Europe de l’est et centrale à travers le gazoduc Turks Stream, ainsi que sur la construction de la centrale nucléaire Akkuyu dont l’inauguration est prévue en 2023.

Le succès militaire en Syrie a apporté plus d’avantages à la Russie dans sa quête d’une influence élargie en Méditerranée. Alors que les relations américano-égyptiennes se sont refroidies à partir de 2013, Le Caire a trouvé en Moscou un partenaire fiable. Ainsi, les deux pays ont signé plusieurs contrats d’armement majeurs portant sur des avions de combat, des hélicoptères et d’autres systèmes d’armes russes d’une valeur de plusieurs milliards de dollars. En outre, Le Caire et Moscou ont conclu un accord pour la construction d’une centrale nucléaire qui devrait être opérationnelle en 2026.

La guerre civile en Libye a offert à la Russie une nouvelle grande opportunité d’étendre son influence. Un mélange de force aérienne et de sous-traitants militaires privés y a doté le Kremlin d’un poids géopolitique considérable. Alors que le conflit s’intensifiait, la Russie est devenue depuis 2018 un soutien-clé de l’Armée nationale libyenne, dirigée par Khalifa Haftar. Ce soutien a inclus des livraisons d’armes, le déploiement de mercenaires et d’avions pilotés par des Russes. La posture de la présence de la Russie en Libye laisse penser qu’elle envisage de rester impliquée dans les affaires du pays, un ancien allié de l’époque de Mouammar Kadhafi. Moscou entend visiblement y reconstruire des liens économiques et militaires, y compris des ventes d’armes et potentiellement un accord de défense et de sécurité avec un pays stratégiquement situé au milieu de la côte sud de la Méditerranée, avec des conséquences importantes pour le statut de la Russie dans la région.

Les calculs géostratégiques du Kremlin rappellent ceux de l’époque soviétique basés sur la création de sphères d’influence et d’alliances avec des Etats de la région. Depuis sa crise de 2014 avec l’Occident, le Kremlin a montré une ferme volonté d’intervention militaire en Méditerranée pour protéger ou recouvrer des zones d’influence.

Mais la poussée de la Russie en Méditerranée, qui s’est intensifiée depuis son intervention militaire en Syrie, est plus qu’une question d’ambition de retrouver son ancienne puissance mondiale, mais le produit d’exigences de sécurité liées aux tentatives d’élargissement de l’Otan à des pays voisins comme l’Ukraine, de perceptions de menace relatives au danger terroriste, qui s’étend de la Syrie au Caucase du Nord et au-delà, et d’intérêts économiques portant principalement sur ses exportations de gaz naturel vers l’Europe via la Turquie. Malgré l’existence de nombreux intérêts, la stratégie de la Russie en Méditerranée reste principalement dominée par sa stratégie envers l’Europe. La Méditerranée est donc une arène subordonnée à l’affrontement principal entre la Russie et l’Occident.

Vu sous cet angle, Moscou a capitalisé sur les développements en Méditerranée pour améliorer sa stature militaire globale à plusieurs niveaux. Depuis l’annexion de la Crimée, la flotte russe de la mer Noire a été plus active dans la projection de puissance en Méditerranée. Profitant du libre passage à travers les détroits turcs, Moscou a établi un pont naval stratégique entre sa flotte de la mer Noire et sa base navale de Tartous. Ce pont s’étend désormais jusqu’en Libye. La Russie a également établi une connexion militaire aérienne avec la Libye à partir de la Syrie. Enfin, les expériences acquises en Syrie et en Libye ont permis à l’armée russe d’améliorer ses tactiques militaires, de former son personnel et de tester toute une série de nouvelles armes.

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