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La nationalisation du Canal de Suez

Mohamed Salmawy , Mardi, 03 août 2021

Le 23 juillet 1956, le président égyptien Gamal Abdel-Nasser a annoncé au cours de son discours annuel à Alexandrie la nationalisation du Canal de Suez. C’est à partir de cette date que le Canal de Suez est devenu une propriété égyptienne, alors qu’il appartenait auparavant à une compagnie étrangère. L’Egypte n’obtenait que 5 % des revenus du canal et n’avait aucune autorité sur celui-ci.

Mohamed Salmawy

Bien que 6 décennies se soient écoulées depuis la décision de nationaliser le canal, certains avis mettent en doute l’utilité de cette décision qui a mené à l’agression tripartite en novembre de la même année. Cette agression n’a pas causé de préjudice à l’Egypte, au contraire, elle a renforcé son rôle de leader dans le tiers-monde. Parmi les pays d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine, l’Egypte est devenue l’exemple de l’Etat aspirant à la libération, à l’indépendance et à l’autonomie nationale. Le militant cubain Fidel Castro a dit que la nationalisation par Nasser du Canal de Suez était un acte qui a inspiré la révolution cubaine qui s’est déclenchée quelques années après la nationalisation et qui a abouti à la nationalisation de toutes les raffineries américaines de pétrole sur le territoire cubain. L’agression tripartite a mené à l’effondrement des anciens empires coloniaux britanniques et français.

Ceux qui critiquent la nationalisation du Canal de Suez disent que cette décision n’était pas nécessaire puisque la concession franco-britannique sur le canal allait s’achever en 1968 et sa propriété allait naturellement revenir à l’Egypte sans nationalisation ni guerres.

Cette opinion, trop simpliste, est due à l’ignorance des circonstances qui ont entouré la conclusion du contrat de concession. Selon celui-ci, les forces étrangères restaient au canal 99 ans après la fin de la concession. Soulignons que le recours à la guerre par la Grande-Bretagne et la France, dans une tentative de prolonger leur mainmise sur le canal par la force militaire, prouve qu’elles n’avaient pas l’intention de céder le canal à l’Egypte après la fin de la concession, sinon, elles ne se seraient pas donné la peine de planifier une guerre à travers les réunions de Sèvres qui étaient secrètes à cette époque. Elles se seraient également épargné les frais exorbitants de la guerre, matériellement, militairement et politiquement.

La Compagnie universelle du Canal de Suez a déployé des efforts continus de 1909 jusqu’à la période qui a précédé la nationalisation du canal pour essayer de prolonger la période de concession de 40 années supplémentaires. Georges-Picot, qui était directeur de la compagnie française juste avant la nationalisation, a déclaré que la compagnie avait envoyé des mémorandums à la France, à la Grande-Bretagne, aux Etats-Unis et à l’Italie pour mettre en garde contre les problèmes qui surgiraient après la fin de la concession et réclamer à ces Etats de s’engager dans des négociations pour internationaliser le Canal de Suez. Mais la Grande-Bretagne et les Etats-Unis se sont opposés à cette demande de peur que l’Union soviétique n’ait exigé de participer aux négociations partant du principe que la Russie faisait partie de l’accord de 1888 portant sur le Canal de Suez. Les Etats possédant la concession du canal penchaient davantage pour le prolongement plutôt que l’internationalisation. La compagnie a fondé et financé le « Groupe de Suez », formé de personnalités britanniques, qui a lancé une campagne internationale en faveur d’un prolongement de la concession étrangère sous prétexte que si le canal est livré à l’Egypte, les guides étrangers partiront, ce qui engendrera l’arrêt de l’activité au sein du canal.

La décision de nationaliser le canal a également été accusée d’avoir fait assumer à l’Egypte des sommes exorbitantes versées en guise d’indemnités aux actionnaires étrangers de la Compagnie universelle du Canal. Pendant les années 1990, j’ai rencontré à Paris Jean-Paul Callon, président de l’Association des amis du Canal de Suez. Callon avait été délégué par le côté français pour négocier avec l’Egypte du montant des indemnités que le gouvernement égyptien avait promis de payer aux actionnaires de la compagnie.

Il y a quelques années, Callon a offert à la Bibliothèque d’Alexandrie un ensemble de documents historiques importants qui étaient en possession de l’association, mais la vérité que beaucoup ne savent pas est que l’achèvement de la concession et le transfert de l’administration à l’Egypte auraient également coûté à l’Egypte de grandes sommes.

Le contrat de la concession stipulait qu’à l’achèvement du contrat, l’Egypte devait indemniser la compagnie au niveau des machines et des équipements. Et que l’évaluation du prix de ces équipements serait conclue par consensus, le cas échéant, il y aurait recours à des experts. Chose qui aurait pu causer des différends de longue haleine. Cette situation aurait pu empêcher la remise du canal à l’Egypte à la date prévue. La décision de nationaliser le canal, prise en 1956, a épargné à l’Egypte tous ces problèmes et a rendu le Canal de Suez à ses propriétaires, les descendants de ceux qui l’ont creusé de leurs propres mains. Aujourd’hui, ce sont eux qui profitent des revenus du canal.

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