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Biden et les pays du Golfe

Mardi, 24 novembre 2020

Que sera la politique du président élu Joe Biden envers la région du Golfe? Beaucoup appré­hendent un retour aux politiques du président Barack Obama qui ont suscité appréhensions et tensions avec les capitales du Golfe, notamment celle qui a conduit à la conclusion de l’accord international sur le nucléaire iranien en juillet 2015. Les monarchies pétrolières arabes ont considéré cet accord comme un abandon améri­cain et une sous-estimation de leurs inquiétudes sécuritaires vis-à-vis des velléités hégémoniques de la République islamique d’Iran. A coup sûr, les politiques du président élu ne seront pas une copie conforme de celles d’Obama, même si Biden y était associé pendant les huit ans de son occupation du poste de vice-président (2009-2016). D’abord, il est établi que la politique étran­gère est l’apanage du président et non du vice-président. En outre, la conjoncture régionale a grandement changé depuis la signature de cet accord.

Conscients des lacunes qui y sont apparues, les gouvernements occidentaux signataires de l’ac­cord, notamment la France et l’Allemagne, demandent désormais d’y rajouter un nouveau volet sur le programme des missiles balistiques de l’Iran ainsi que sur sa politique déstabilisatrice du Moyen-Orient. Biden adhère à cette position et a annoncé lors de sa campagne électorale qu’il tâcherait de ramener l’Iran à la table de négocia­tion en vue de parvenir à un accord sur ces ques­tions. Pour ce faire, il prendra probablement des mesures d’apaisement envers Téhéran, notam­ment la réduction ou la levée des sanctions que l’Administration de Donald Trump lui avait imposées.

Les monarchies du Golfe rejoignent globale­ment cette prise de position et s’accordent sur la nécessité de corriger les faiblesses de l’accord sur le nucléaire iranien. Le ministre des Affaires étrangères de Bahreïn, Abdel-Latif Al-Zayani, a clairement exprimé, le 19 novembre, la position des pays du Golfe sur la question, en soulignant que tout nouvel accord avec l’Iran devrait prendre en considération non seulement son programme nucléaire, mais aussi son programme de missiles balistiques et sa politique au Moyen-Orient. Cependant, les capitales du Golfe, notamment l’Arabie saoudite, les Emirats Arabes Unis (EAU) et Bahreïn, craignent que Biden ne soit pas suffi­samment ferme avec l’Iran de manière à lui per­mettre la levée des sanctions sans obtenir en retour de réels engagements sur ses programmes militaires et sa politique régionale.

Les inquiétudes des monarchies du Golfe sont renforcées par un isolationnisme américain de plus en plus marqué depuis l’époque d’Obama et qui s’est matérialisé par le désengagement relatif des Etats-Unis du monde arabe et du Moyen-Orient. Cette volonté de repli est partagée par les deux partis démocrate et républicain et trouve son origine dans deux principales causes profondes. La première est l’impopularité aux Etats-Unis de leurs guerres coûteuses et finalement inefficaces au Moyen-Orient. La seconde est la réduction drastique de la dépendance américaine sur les hydrocarbures en provenance du Golfe. Il y a 20 ans, les Etats-Unis comptaient sur le pétrole du Moyen-Orient pour 53% de leur consommation d’énergie. Ce chiffre est maintenant descendu à moins de 3% grâce à l’augmentation continue de la production américaine de pétrole de schiste.

Outre le dossier iranien, l’Arabie saoudite et les EAU expriment des inquiétudes concernant un possible retour à une posture américaine plus ami­cale envers les Frères musulmans, déclarés « organisation terroriste » par les deux pays. Le Conseil des oulémas saoudiens, plus haute ins­tance religieuse au royaume, a qualifié, le 11 novembre, la confrérie de groupe terroriste, affir­mant qu’elle ne représentait pas l’islam et ne cherchait qu’à « prendre le pouvoir ». Riyad et Abu-Dhabi soupçonnent que la future Administration américaine et le parti démocrate peuvent créer une atmosphère qui favorise la montée en puissance de la confrérie dans le monde arabe comme ce fut le cas en 2011. Les médias saoudiens et émiratis ont récemment couvert lar­gement l’affaire des courriels de Hillary Clinton, ex-secrétaire d’Etat pendant le premier mandat d’Obama (2009-2012), montrant la collusion avec les Frères musulmans. L’objectif de cette couver­ture médiatique était de montrer que le parti démocrate avait commis une erreur et pourrait récidiver à l’occasion de son retour au pouvoir.

Enfin, Biden a annoncé pendant sa campagne électorale qu’il mettrait un terme au soutien amé­ricain à l’intervention militaire de l’Arabie saou­dite au Yémen. Prenant la mesure de l’hostilité grandissante du Congrès à cette guerre, Obama a réduit l’aide militaire et du renseignement améri­cain à l’armée saoudienne. Trump a annulé cette décision et a apporté son soutien à la politique de Riyad au Yémen. Il est probable que Biden, qui a annoncé son intention de réévaluer les relations de son pays avec Riyad, exerce des pressions sur ce dernier ainsi que sur les autres parties prenantes en vue d’un règlement politique au conflit yéménite.

L’accession de Biden au pouvoir ne devrait cependant pas remettre en cause les alliances tra­ditionnelles établies depuis de longues décennies avec les pays du Golfe, notamment l’Arabie saou­dite; car de solides intérêts économiques, poli­tiques et stratégiques continuent de lier les deux parties. Mais au lieu de donner des chèques en blanc comme l’a fait Trump, Biden tendrait à poser des conditions plus contraignantes, y com­pris sur le dossier des droits de l’homme, à l’oc­troi du soutien américain aussi bien politique que militaire

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