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Bien plus qu’une polémique

Mercredi, 04 novembre 2020

Souhaitant sans doute prendre de court l’extrême droite, qui, pendant de longues années, a joué sur la corde de l’extrémisme religieux pour gagner en popularité, ou peut-être encore par mégarde, Emmanuel Macron a poussé le bouchon un peu loin dans son discours sur le sépara­tisme islamiste du 2 octobre. En déclarant que « l’islam (et non pas l’islam radical) vit une crise dans le monde entier », le chef de l’Etat fran­çais a provoqué colère et réproba­tion dans le monde musulman, faisant croire à un amalgame entre la religion et l’extrémisme religieux. Fait qu’il a essayé de dissiper dans ses propos à la chaîne Al-Jazeera, en déclarant que « les réactions du monde musulman sont dues à beaucoup de mensonges, et au fait que les gens ont cru comprendre que moi, j’étais favorable à ces carica­tures ». Mais le mal était fait et au-delà de la polémique, le président français a donné aux islamistes le prétexte rêvé pour pêcher en eau trouble.

A commencer par le président turc, Recep Tayyip Erdogan, dont les rela­tions avec la France sont tendues en raison de la situation en Libye et dans l’Est de la Méditerranée. L’affirmation par Macron que la France « ne renonce­rait pas » aux caricatures jugées offen­santes du prophète Mohamad est venue à point nommé pour Erdogan, qui cherche à mobiliser les islamistes radicaux dans son pays en prévision à l'élection présidentielle de 2022. Le président turc a vu sa popularité décli­ner ces récentes années en raison de la détérioration de l’économie et du recul de la livre turque. Il veut donc s’ériger en défenseur de l’islam pour se soustraire aux pressions internes et se projeter sur la scène internationale.

En se posant comme le protecteur des « musulmans opprimés » en Europe, Erdogan veut réaliser son ancien rêve de toujours : faire de la Turquie le chef de file de l’islam sunnite, une position qu’il dispute à l’Arabie saoudite. Le chef de l’Etat turc veut aussi affaiblir Macron et l’isoler, car ce dernier s’est opposé à l’hégémonie turque en Méditerranée.

Le discours de Macron a donc servi la propagande islamiste, basée sur le rejet d’un Occident hostile à l’islam. Ainsi, partout dans le monde arabe, les islamistes sont mobilisés pour une campagne de boycott des produits français. C’est le cas notamment au Qatar, pays qui soutient la mouvance islamiste et 27e client de la France au niveau mondial, mais aussi en Jordanie où le Front d’action islamique, un parti d’opposition, a appelé les Jordaniens à ne pas acheter les produits français.

Mais au-delà de la controverse, il convient de souligner que la grande majorité des 5 millions de musul­mans de France ne soutiennent pas les versions radicales de l’islam et plus de la moitié d’entre eux sont des non-pratiquants. Les extrémistes qui font des attentats ne sont qu’une infime minorité. De même, en dépit des multiples attaques terroristes commises par des islamistes en France ces dernières années (allant du massacre du Bataclan aux atroci­tés individuelles comme le récent meurtre du professeur d’histoire), il n’y a jamais eu ni violence générali­sée, ni représailles contre les musul­mans, et à aucun moment, la France n’a basculé dans la politique d’intolé­rance de l’extrême droite. L’affaire dans sa totalité est strictement poli­tique.

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