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Libye : L’Egypte durcit le ton

Dimanche, 28 juin 2020

La libye se trouve à une croisée des chemins. L’avertissement lancé le 20 juin par le président Abdel-Fattah Al-Sissi d’une possible intervention militaire directe de l’Egypte si la ligne de front actuelle — située à l’ouest de la ville côtière de Syrte et de la région d’Al-Jufra au centre— est franchie par les milices du Gouvernement d’Entente Nationale (GEN) a changé la donne. Il devrait obliger les parties prenantes à revoir leurs calculs. A commencer par la Turquie qui est intervenue militairement en faveur du GEN depuis janvier dernier.

L’objectif de l’Egypte est de par­venir rapidement à un cessez-le-feu, en prévision d’un accord de réconciliation nationale, suivant les dispositions de la Déclaration du Caire du 6 juin. Celle-ci stipule, entre autres, la poursuite des pour­parlers de la Commission militaire conjointe 5+5 à Genève, parrainés par l’Onu, le retrait de tous les mercenaires étrangers, le démantè­lement des milices et la remise des armes pour permettre à l’Armée Nationale Libyenne (ANL) dirigée par Khalifa Haftar de coopérer avec les autres appareils de sécu­rité, afin qu’ils s’acquittent de leurs responsabilités militaires. Elle prévoit également la résolu­tion du conflit par une représenta­tion équitable des trois provinces qui forment la Libye, Tripolitaine, Cyrénaïque et Fezzan, par le biais d’un conseil présidentiel élu sous la supervision de l’Onu.

La menace du 20 juin a proba­blement été déclenchée par une déclaration turque faite le même jour, selon laquelle un cessez-le-feu ne serait possible que si les forces de l’ANL retournaient à leurs positions de 2015, ce qui signifiait leur retrait de Syrte et de la base aérienne stratégique d’Al-Jufra et la céssion du contrôle des infrastructures pétrolières dans le « croissant pétrolier », où se trouve l’essentiel de la richesse énergétique libyenne. Le contrôle de la ligne suggérée par la Turquie permettrait aux forces du GEN de faire directement pression sur les centres de pouvoir de l’ANL à l’Est, limitrophe de la frontière égyptienne, longue de 1200km. L’Egypte cherche par sa mise en garde à pousser la Turquie à réduire son soutien au GEN et à limiter l’avancée de ses milices, qui dépendent des drones et des moyens de défense aérienne turcs. Ce scénario gèlerait le conflit autour de la ligne de front actuelle, permettant une réduction des ten­sions et ouvrant la voie à une pos­sible relance du processus de paix. Le Caire vise aussi à empêcher une possible déstabilisation de l’Est libyen, qui risque de renouveler les menaces transfrontalières de sécurité, notamment des actes ter­roristes que commettraient des élé­ments salafistes extrémistes. De récentes révélations sur des cas de tortures de migrants égyptiens près de Tripoli imputés à des milices alliées au GEN ont ravivé les craintes sécuritaires de l’Egypte, qui a pu obtenir la libération de ces travailleurs le 17 juin.

Les milices du GEN et leurs alliés turcs, qui se préparaient à lancer une offensive sur Syrte, devraient désormais revoir leur stratégie. D’autant plus que la Russie, qui soutient l’ANL, se montre aussi déterminée à déjouer les plans turcs. Le 26 juin, des mer­cenaires russes appartenant au Groupe Wagner seraient entrés dans le plus grand champ pétrolier de Libye, Sharara, sous contrôle de l’ANL, apparemment pour le pro­téger contre une éventuelle offen­sive du GEN. De même, le com­mandement militaire américain en Afrique (AFRICOM) a publié le 18 juin des images satellites montrant de sorties d’avions de combat qui seraient pilotés par des mercenaires russes dans la base aérienne d’Al-Jufra. Selon AFRICOM, au moins 14 chasseurs MiG-29 et plusieurs Su-24 russes ont été livrés fin mai à la base aérienne d’Al-Jufra. Le transfert de ces avions banalisés, pilotés par des militaires russes et escortés par des Su-35 russes basés en Syrie, a eu lieu avec deux escales, la première à la base aérienne de Hmeimim en Syrie, où leurs marques russes ont été peintes pour camoufler leur origine, et la seconde dans une base aérienne de l’est de la Libye, près de Tobrouk. Ce déploiement d’avions vise à soutenir les mercenaires du Groupe Wagner qui combattent aux côtés de l’ANL et à dissuader une attaque du GEN.

A ce stade, la Russie semble croire qu’il n’y a pas de solution militaire en Libye et privilégie un règlement politique. Le ministre russe des Affaires étrangères, Serguei Lavrov, s’est entretenu par téléphone avec son homologue égyptien, Sameh Choukri, le 21 juin, le lendemain de l’avertisse­ment d’Al-Sissi, soulignant son soutien à un cessez-le-feu immé­diat et s’opposant à une solution militaire. Même si le Kremlin sou­tient le camp de l’est dirigé par Haftar, en raison de son opposition à la domination des islamistes sur le camp de l’ouest, il veut empê­cher une victoire militaire décisive aussi bien de l’ANL que du GEN et un effondrement total du camp adverse, car il estime qu’aucune des deux parties n’a le pouvoir d’unifier le pays et d’apporter une stabilité durable.

Tout en faisant en sorte que l’ANL remporte des victoires mili­taires qui renforcent son pouvoir de négociation dans de futurs pourparlers de paix, la Russie ne veut pas que le GEN s’effondre et se désintègre en dizaines de petites milices et factions belligérantes qui sèmeraient l’instabilité poli­tique et sécuritaire. Elle souhaite plutôt qu’une solution diploma­tique soit trouvée entre le GEN et l’ANL, mais qui privilégie cette dernière. C’est pour cette raison que Moscou a ouvert une ligne de négociation avec le GEN, par le biais du ministre de l’Intérieur, Fathi Bashagha. Moscou croit ainsi bien se positionner pour jouer le rôle de médiateur en vue d’une solution politique .

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