Jeudi, 18 juillet 2024
Opinion > Opinion >

Desseins éthiopiens

Lundi, 22 juin 2020

Dans un nouveau signe d’escalade de la tension, l’Egypte a porté vendredi son litige avec l’Ethiopie sur le barrage de la Renaissance devant le Conseil de sécurité de l’Onu, lui demandant d’intervenir pour assurer la reprise des négociations sur les règles de remplissage et de fonctionnement du barrage et pour exiger qu’Addis-Abeba s’abstienne de toute action unilatérale avant la conclusion d’un accord. La décision égyptienne de porter l’affaire devant l’exécutif onusien intervient à la suite de l’échec, le 13 juin, du dernier round de négociation, dans lequel l’Ethiopie s’est refusé à bouger d’un iota. Alors qu’elle a menacé de commencer à remplir, avec ou sans accord, le réservoir du barrage lorsque la saison des pluies commencera en juillet– une étape que Le Caire considère comme illégale—, l’Ethiopie est restée intraitable sur ses positions intransigeantes, rendant impossible toute avancée vers un accord avec les deux pays d’aval du Nil, l’Egypte et le Soudan.

Les pourparlers ont buté, entre autres, sur une question récurrente : le refus de l’Ethiopie d’accepter un volume d’eau minimum permanent que le barrage devrait libérer en aval en cas de sécheresse. Selon le compte rendu du ministère égyptien de l’Irrigation, l’Ethiopie a refusé d’accepter toute disposition efficace en cas de sécheresse ou des engage­ments juridiquement contraignants, ou même de renvoyer les pourpar­lers aux premiers ministres des trois pays dans le but de sortir de l’im­passe, ajoutant qu’Addis-Abeba exi­geait « un droit absolu » de construire de nouveaux barrages derrière celui de la Renaissance.

L’intransigeance de l’Ethiopie sur toutes les questions liées au remplis­sage et au fonctionnement du bar­rage qu’elle construit sur le Nil bleu, source de 85% de la quote-part annuelle de l’Egypte de 55,5 mil­liards de m3, semble indiquer que son objectif est davantage le contrôle de l’eau du fleuve que la production d’électricité. Un atout qu’elle utili­sera comme un moyen de pression sur les deux pays d’aval, notamment l’Egypte.

Celle-ci semble en être de plus en plus convaincue. Dans une lettre adressée le 1er mai au Conseil de sécurité de l’Onu, Le Caire a fait valoir que le barrage éthiopien et son réservoir de 74milliards de m3 sont si surdimensionnés par rapport à la production électrique attendue qu’ils soulèvent « des questions sur le véri­table objectif du barrage ». Les res­ponsables égyptiens voient égale­ment dans la réticence de l’Ethiopie à mener des études et des consulta­tions avant de construire le barrage une preuve de sa volonté d’établir une « hydro-hégémonie » sur la région. Ils citent à l’appui la construction par l’Ethiopie d’un autre barrage sans consultation transfrontalière préalable, Gibe III, sur la rivière Omo au sud du pays, qui, selon l’Onu, en 2018, causait une perte d’eau qui menaçait le lac Turkana au Kenya, un site du patri­moine mondial. Partant, Le Caire craint qu’une fois les écluses du bar­rage contrôlent le débit du Nil bleu, l’Ethiopie, en l’absence de tout engagement contraignant, ne pour­rait en période de sécheresse dicter la façon dont l’eau libérée est utili­sée, sinon la retenir selon ses propres besoins sans tenir compte de ceux des pays en aval.

Pour Addis-Abeba, le Nil bleu est sous sa souveraineté et aucun tiers n’a le droit de dicter comment il est utilisé. Cette position est contraire aux conventions internationales sur les fleuves transfrontaliers qui appel­lent les pays riverains à ne pas porter atteinte aux droits des autres et à consulter et coordonner au préalable avant d’entamer des travaux hydrau­liques. Sur ce plan, Le Caire demande à l’Ethiopie de négocier la manière dont l’eau doit être dirigée pendant les années de sécheresse et pendant les périodes où il y a plu­sieurs années consécutives de séche­resse. Mais Addis-Abeba a transfor­mé ce qui est un différend technique délicat en un jeu politique à somme nulle : en 2015, à titre d’exemple, l’Egypte, l’Ethiopie et le Soudan ont convenu de nommer un bureau de conseil neutre pour évaluer la ques­tion-clé de l’impact que le barrage aurait en aval, l’une des nombreuses études que l’Ethiopie n’a pas pro­duites avant de commencer la construction du barrage en 2011. Cela a pris un an pour se mettre d’accord sur le choix du cabinet de conseil, mais lorsque celui-ci a expliqué comment il prévoyait de procéder, l’Ethiopie a opposé une fin de non-recevoir. Et l’évaluation n’a jamais commencé. La raison en est que le consultant a choisi l’utilisa­tion actuelle de l’eau comme réfé­rence pour mesurer l’impact poten­tiel du barrage. C’est une pratique courante, mais l’Ethiopie refuse de reconnaître les niveaux actuels fixés par un traité égypto-soudanais conclu en 1959.

L’Ethiopie assure que le barrage est vital pour son développement, car il augmenterait la production d’élec­tricité du pays d’environ 150%. Mais elle feint d’ignorer que les effets négatifs du barrage sont incal­culables pour l’Egypte qui compte sur le Nil pour 97% de son approvi­sionnement en eau. En conséquence, elle pourrait perdre environ 20% des terres agricoles qu’elle cultive actuellement si son approvisionne­ment en eau à partir du Nil était réduit. Le pays, qui importe environ la moitié des céréales qu’il consomme, devrait alors augmenter considérablement ses importations de céréales et piocher davantage dans ses réserves en devises fortes. Par ailleurs, la réduction du débit d’eau vers l’Egypte affectera consi­dérablement le fonctionnement du Haut-Barrage d’Assouan, dont l’eau retenue dans son réservoir — le lac Nasser — est destinée à atténuer les effets de sécheresse en Egypte et au Soudan. Elle affectera de même négativement la quantité d’électricité générée par le Haut-Barrage.

Le barrage éthiopien aura sur le long terme de graves conséquences environnementales en Egypte telles qu’une salinité du sol plus élevée, moins de recharges des eaux souter­raines et plus d’intrusion d’eau de mer dans le sous-sol. Une réduction d’un seul milliard de m3 d’eau dans la quote-part de l’Egypte — une valeur bien inférieure à la plupart des scénarios de remplissage et de prévision de fonctionnement du bar­rage éthiopien — entraînera une perte de production agricole de 430 millions de dollars et de près de 294000 feddans (une unité de mesure égale à 4200 m2) de terres agricoles. Elle entraînerait aussi la perte d’emplois de 290000 familles ainsi qu’une augmentation des importations agricoles de 2,2 % .

Lien court:

 

En Kiosque
Abonnez-vous
Journal papier / édition numérique