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L’Ethiopie veut-elle vraiment résoudre la crise du grand barrage de la Renaissance ?

Lundi, 20 avril 2020

L’Ethiopie prétend que l’Egypte est un pays intransigeant qui ne veut pas lui permettre d’exploiter ses ressources hydriques et de construire des barrages à des fins de développement et de production de l’électricité. De plus, elle prétend que sous l’ancien régime, les relations entre les deux pays ont connu des problèmes ainsi qu’un manque évident de coopération. Mais en réalité, l’Ethiopie a réalisé d’énormes gains durant cette période. En effet, l’Egypte a fermé les yeux sur la construction du barrage de Tekeze sur la rivière Atbara et du tunnel de Tana Beles sur le Nil bleu, afin de générer l’électricité et cultiver de vastes terrains. L’Egypte a également accepté que l’Initiative du bassin du Nil finance les études de faisabilité de quatre grands barrages en Ethiopie sur le Nil bleu (Karadobi, Beko-Abo, Mandaya et Border) d’une capacité totale de 140 milliards de m3 d’eau, soit près du triple du rendement annuel du Nil bleu, afin d’augmenter la superficie des terres agricoles de près d’un million de feddans.

En 2008, l’Egypte avait accepté que la Banque mondiale finance l’étude de faisabilité du barrage de Border d’une capacité de 14 mil­liards de m3 d’eau. Mais après la Révolution du 25 Janvier 2011, ce barrage a été remplacé par le Grand Ethiopian Renaissance Dam (GERD) d’une capacité de 74 milliards de m3 d’eau. L’Ethiopie a procédé unilaté­ralement à la construction du GERD sans prévenir les pays en amont, ni même les consulter sur ses risques et son impact.

En fait, l’Ethiopie a joué sur le facteur temps, et a saisi l’occasion pour se dérober à toutes les obliga­tions imposées par la loi internatio­nale sachant qu’aucun autre pays n’a agi de la sorte si ce n’est la Turquie qui a construit le barrage d’Ataturk alors que l’Iraq était pré­occupé par sa guerre avec l’Iran, privant ainsi la Syrie et l’Iran d’une grande partie de leur part historique d’eau. De la même manière, l’Ethio­pie a exploité les troubles internes qui ont suivi la Révolution du 25 Janvier en posant la première pierre du GERD et en annonçant le début de la construction du barrage avant même que les études nécessaires ne soient effectuées. Malgré tout cela, l’Egypte s’est engagée de bon gré dans des négociations sur le barrage avec l’Ethiopie. Un panel interna­tional d’experts a été formé afin d’évaluer les études éthiopiennes sur le barrage. Cependant, l’Ethio­pie a réclamé que le rapport des experts soit consultatif et non contraignant.

Vers la fin du mois de mai 2013, le panel international d’experts a émis son rapport final. Celui-ci a fait part de plusieurs observations sur les plans de construction ainsi que sur les études hydrauliques, environnementales et socio-écono­miques relatives au barrage, ce qui nécessitait que ces études soient refaites. Afin de prendre en compte les recommandations du panel international d’experts, deux réu­nions des ministres des ressources hydriques des trois pays concernés (Egypte, Soudan, Ethiopie) se sont tenues durant les mois de novembre et décembre 2013 au cours des­quelles l’Ethiopie et le Soudan ont convenu à ce qu’un comité d’ex­perts nationaux soit formé par les trois pays afin de superviser l’ap­plication des recommandations des experts internationaux, alors que l’Egypte a réclamé la participation d’experts internationaux dans ce comité afin d’assurer son impartia­lité. Malheureusement, les deux réunions ne sont pas parvenues à leurs objectifs et l’Egypte s’est retrouvée obligée non seulement de renoncer à sa demande, mais aussi d’accepter la requête éthio­pienne de ne pas soumettre les études sur la sécurité du barrage au comité.

Les réunions se sont poursuivies afin de choisir un consultant international pour effectuer les études requises sans véritables résultats, même après que les trois pays avaient signé la déclaration de principe en mars 2015. En 2016, les trois pays se sont accordés à contacter deux cabinets français de consultation (conformément à la volonté de l’Ethiopie). Le cabinet a émis un rapport préliminaire qui a été rejeté par l’Ethiopie. Addis-Abeba a suggéré alors qu’un comité scientifique regroupant des académiciens des trois pays soit formé pour travailler à la place du consultant! L’Egypte a accepté la suggestion éthiopienne qui visait à exclure toute expertise internationale qui pourrait condamner le côté éthiopien à cause des répercussions de la construction du barrage sur l’Egypte et le Soudan.

Le comité scientifique n’est pas parvenu à un accord et l’Egypte a annoncé l’échec des négociations et a commencé à oeuvrer en vue d’une médiation internationale. Les Etats-Unis ont alors accepté avec la Banque mondiale de superviser les négociations pour arriver à un accord consensuel sur les règles de remplissage et de fonctionnement du barrage.

Des négociations scientifiques et techniques ont alors eu lieu au cours desquelles les règles de remplissage et de fonctionnement du barrage ont été approuvées dans les différentes conditions hydriques du Nil bleu. Cependant, des divergences se sont manifestées sur les règles de fonctionnement durant le flux ordinaire du Nil bleu, les mécanismes de règlement des éventuels litiges qui peuvent se manifester pendant le remplissage ou le fonctionnement du barrage ainsi que les moyens d’application des règles mentionnées dans l’accord. Les Etats-Unis et la Banque mondiale ont alors établi un accord préliminaire consensuel prenant en compte ces divergences qui devaient être discutées au cours du dernier round des négociations. L’Egypte a alors signé les grandes lignes de l’accord, alors que l’Ethiopie s’est abstenue et ne s’est pas présentée au dernier round des négociations, évoquant des prétextes fallacieux. Plus tard, Addis-Abeba a refusé de poursuivre les négociations sous la supervision de Washington et de la Banque mondiale.

Le comportement d’Addis-Abeba, qui consiste à assumer la souveraineté absolue sur les ressources, y compris sur les rivières transfrontalières partagées avec ses voisins, relève d’une politique déjà appliquée par l’Ethiopie avec son voisinage, c’est-à-dire le Kenya et la Somalie. Un exemple de ce « manque de coopération » est la rivière Omo dont les rives sont partagées par l’Ethiopie et le Kenya. Addis-Abeba a construit sur le fleuve une série de barrages pour générer l’électricité, cultiver la canne à sucre et édifier des usines de sucre sans prendre en considération les intérêts du Kenya.

La rivière Omo se déverse dans l’un des plus beaux lacs d’Afrique, à savoir le lac Turkana au Kenya. Ce lac abrite de nombreux animaux sauvages. Ce lac est une source de richesse piscicole, d’eau potable et d’eau d’irrigation pour répondre aux besoins des habitants locaux. Lorsque la rivière avait séché, la population locale a été contrainte à immigrer en raison des mauvaises conditions de vie.

L’Ethiopie a agi de la même manière en construisant une série de barrages le long de la rivière Ganale Dawa, qui alimente la rivière Juba qui traverse la Somalie et verse dans l’océan Indien, causant d’énormes problèmes aux citoyens de la Somalie qui vivent déjà dans des conditions instables.

Au cours des récentes semaines, l’Ethiopie a révélé l’orientation qu’elle a prise après 9 années de négociations inutiles. Elle a déclaré que toute discussion à l’avenir devrait inclure le principe d’attribuer à l’Ethiopie un quota dans les eaux du Nil bleu en vertu des règles stipulées dans l’accord-cadre de coopération, appelé l’accord d’Entebbe. Ainsi, Addis-Abeba a négligé le fait que ni l’Egypte ni le Soudan ne faisaient partie de cet accord et qu’ils ont émis des réserves à son égard.

Plus récemment, l’Ethiopie a annoncé la réduction du nombre de turbines du barrage de 16 à 13, de façon à ce que la capacité de génération électrique de la station soit de moins de 5000mégawatts. Ces nouveaux chiffres réduisent de 20% la capacité du barrage d’évacuer l’eau, ce qui aura un impact négatif sur l’Egypte et le Soudan. Signalons que cette nouvelle capacité de générer l’électricité aurait pu être produite par la construction d’un plus petit barrage ayant seulement les deux tiers de la capacité du barrage actuel. Ceci met l’accent sur l’objectif réel derrière la construction de ce barrage gigantesque qui est de bloquer les eaux en direction de l’Egypte jusqu’à ce qu’on attribue à l’Ethiopie un quota fixe dans les eaux du Nil.

Après tout ce qui a été dit et après qu’Addis-Abeba a annoncé le remplissage du barrage de la renaissance en juillet prochain, qu’est-ce qui garantit à l’Egypte le sérieux du côté éthiopien si de nouvelles négociations venaient à avoir lieu ?

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