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La nouvelle vague des mouvements populaires arabes

Lundi, 02 décembre 2019

En cette fin de deuxième décennie du XXIe siècle commence une nouvelle vague de mouvements populaires dans les pays arabes. Et ce, alors que la première vague, qui a eu lieu en 2010 et 2011, persiste encore sous forme de guerres achar­nées aussi bien au Yémen qu’en Syrie et en Libye. La Jordanie et le Maroc y ont échappé grâce à des réformes constitutionnelles et juri­diques. L’Egypte également, qui, grâce à une révolution populaire et au rôle puissant des forces armées, s’est dirigée vers un large processus de développement et de réforme, tout comme la Tunisie grâce à une force motrice laïque et démocra­tique.

Du fait de cette grande diversité, la première vague de mouvements populaires a engendré un état d’instabilité que les autres forces régionales ont pleinement exploité. C’est ainsi que l’Iran s’est infiltré en Iraq, en Syrie, au Liban et au Yémen via des groupuscules qui lui vouent loyauté comme les milices du Hachd Al-Chaabi en Iraq, le régime du Baas en Syrie, le Hezbollah au Liban et les Houthis auYémen. Quant à la Turquie, elle a essayé d’intervenir dans l’intérêt des Frères musulmans en Egypte et en Syrie, puis elle s’est directement ingérée au niveau politique et militaire en Iraq et en Syrie. Une politique d’ingérence dans ces pays voisins conditionnés par la question kurde.

Pour sa part, Israël a exploité ce manque de stabilité et l’accession au pouvoir de Donald Trump pour obtenir une reconnaissance américaine de Jérusalem comme capitale de l’Etat hébreu, pour annexer le Golan à ses territoires et pour augmenter les colonies en Cisjordanie. Enfin, l’Ethiopie a exploité la Révolution du 25 Janvier en Egypte pour construire un barrage sur le Nil bleu et imposer un fait accompli contraire aux principes du droit international.

La seconde vague de mouvements populaires déclenchée fin 2018 a englobé de nouveaux pays comme l’Algérie, le Soudan, l’Iraq et enfin le Liban. Le point commun entre les deux vagues est la capacité du peuple à se rassembler en grand nombre dans ce qu’on a appelé « des rassemblements millénaires » qui exercent des pressions politiques sur l’élite au pouvoir soit pour la réformer ou la renverser. La différence entre elles est que la première vague est devenue la proie des groupuscules fondamentalistes comme les Frères musulmans, qui ont essayé d’arriver au pouvoir et ont, une fois qu’ils ont réussi, connu un grand échec. Cette première vague a également donné naissance à de grands mouvements terroristes qui ont exploité le chaos pour attirer les jeunes comme Daech qui a réussi à créer « l’Etat de la Khélafa » aux frontières entre l’Iraq et la Syrie. En ce point, la seconde vague est à l’opposé. Au Soudan, le changement s’est soldé par une grande défaite pour les Frères musulmans. Il est aussi tout à fait probable qu’en Egypte, la Révolution du 30 Juin 2013 ait été la préparation de la seconde vague quand elle a renversé du pouvoir les Frères musulmans. La seconde vague du mouvement arabe en est encore à ses débuts. Bien qu’elle ait réussi en Algérie en renversant le pouvoir de Bouteflika, le bras de fer entre le pouvoir et le peuple persiste. En Iraq et au Liban, instaurer un Etat national et se débarrasser de l’hégémonie politique et militaire iranienne figurent en tête des demandes des rassemblements populaires massifs qui veulent un plus grand changement dans la nature même de l’Etat afin de passer du confessionnalisme politique et des quotas confessionnels à l’Etat national basé sur la citoyenneté.

Bien que les deux vagues de mouvement populaire soient basées sur une tentative pour changer la relation entre le pouvoir et le peuple, personne ne sait vraiment quel sera l’avenir des nouveaux Etats. Les espoirs étaient grands, les ambitions énormes et les conceptions idylliques. On rêvait d’atteindre le rang des pays occidentaux développés, mais le prix à payer était toujours flou et indéterminé. Les jeunes ne savaient rien des expériences des grands changements survenus durant les 25 dernières années du XXe siècle et du début du XXIe. Car les deux vagues de changement dans le monde arabe sont survenues à la suite de grandes mutations mondiales dues à la révolution technologique et aux changements qui en ont découlé.

Durant les deux dernières décennies, plus d’un milliard de personnes sont passées de la pauvreté à l’aisance, notamment en Chine et en Inde. Les conjonctures mondiales se sont nettement améliorées par rapport aux siècles précédents. Le niveau de vie s’est élevé dans de nombreux pays. Le taux de famine a beaucoup reculé. Tout cela grâce à la révolution scientifique et technologique, à l’accumulation des richesses des pays et surtout au recul des conflits mondiaux et des guerres civiles (à l’exception de la région du Moyen-Orient). La majorité des pays du monde a oeuvré au développement en mobilisant les investissements internes et étrangers, afin de réaliser une accumulation capitaliste permettant aux Etats de réaliser des taux élevés de développement qui les propulsent du rang des pays sous-développés au rang des pays développés.

Dans le monde arabe, ce transfert ne s’est fait ni par les vagues révolutionnaires ni par les mutations violentes, mais par l’émergence de mouvements de réforme inspirés des processus de changement dans le monde et des leçons présentées par les institutions internationales privées et publiques.

Malgré les profondes mutations qu’engendre ce mouvement réformiste dans l’infrastructure productive et intellectuelle arabe, son influence sur les vagues politiques dévastatrices, qui ont touché le monde arabe au cours de cette décennie difficile de l’histoire arabe, en est encore à ses débuts. En réalité, ce qui se passe maintenant dans le monde arabe ne diffère pas beaucoup de ce qui s’est passé dans le continent européen après la Révolution française lorsque la réforme scientifique et économique est devenue la principale force motrice du développement européen que nous voyons aujourd’hui .

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