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Baghdadi est mort, Daech vit encore

Dimanche, 03 novembre 2019

Que l’on ne se fasse pas d’illusion. La disparition d’Abou-Bakr Al-Baghdadi, liquidé cette semaine par un commando américain dans un tunnel près d’Idleb au nord-ouest de la Syrie, ne signifie pas la fin de Daech. Que l’on se souvienne de la mort de l’ancien chef d’Al-Qaëda, Oussama Bin Laden, également liquidé par des militaires américains dans la région d’Abbottabad au Pakistan en mai 2011. La mort de Bin Laden n’a jamais mis fin aux activités d’Al-Qaëda, pas plus que la mort du mollah Omar n’a mis fin aux activités des Talibans en Afghanistan. A chaque fois, la mort du chef historique n’a pas entraîné la disparition du groupe. Daech est certes très affaibli après ses défaites successives en Iraq et en Syrie. Mais l’organisation reste potentiellement dangereuse.

Il y a d’abord le fait que la structure de Daech est hautement décentralisée, contrairement, par exemple, à la structure d’Al-Qaëda à l’époque de Bin Laden. Ainsi, plusieurs groupuscules lui sont affiliés, notamment dans la région du Sahel en Afrique, en Europe et même en Asie centrale. Ces groupuscules opèrent dans leurs régions respectives sous un commandement régional. Daech continue d’autre part à opérer sur Internet et sa rhétorique extrémiste attire en Europe une jeunesse paumée qui a perdu ses repères identitaires. Les attaques des loups solitaires, menées par l’organisation, sont extrêmement difficiles à repérer et à désamorcer.

L’autre raison qui fait que Daech reste dangereux est que le terrain en Iraq et en Syrie reste fertile à une résurgence du groupe. Les sunnites aussi bien d’Iraq que de Syrie sont toujours exclus des cercles du pouvoir, considérés comme des citoyens de seconde zone sur les plans politique et économique. Cette situation permet aux groupes extrémistes de recruter facilement des militants au sein de la population sunnite marginalisée. A tout cela, il faut ajouter le retrait américain de Syrie, annoncé par Donald Trump, qui pourrait favoriser un retour de l’organisation terroriste.

Rappelons que celle-ci dispose encore de plusieurs milliers de combattants (entre 2 000 et 4000 selon les estimations) dans la région de Badia entre l’Iraq et la Syrie. Ces combattants sont armés et possèdent des quantités importantes de munitions et de provisions. Les renseignements américains estiment leur nombre à 18 000.

Après la mort de son chef historique, l’organisation va peut-être lancer quelques opérations en Iraq ou ailleurs pour remonter le moral de ses combattants et renforcer les rangs. Et étant donné le récent déclin du groupe, une alliance entre ce qui reste de ses militants et Al-Qaëda est fort envisageable selon certains spécialistes. Les deux groupes extrémistes ont des idéologies quasi identiques et leurs désaccords se rapportent plus à l’ego de leurs chefs respectifs qu’à de véritables différends idéologiques.

Né en 1971 à Samarra en Iraq, ville sainte à majorité sunnite, Abou-Bakr Al-Baghdadi, de son vrai nom Ibrahim Awad Al-Badri, a tenté de s’engager dans l’armée sous Saddam Hussein, avant de se consacrer à l’étude de la théologie musulmane. Il fonde en 2003, durant l’invasion américaine, un groupuscule djihadiste sans grande renommée. Arrêté puis libéré, il prête allégeance à Abou-Mossaab Al-Zarqaoui, chef d’Al-Qaëda en Iraq, puis devient l’homme de confiance de son successeur Abou-Omar Al-Baghdadi. Il lui succédera après sa mort en 2010, avant de se séparer d’Al-Qaëda et de rebaptiser son groupe « l’Etat islamique en Iraq et au Levant ». Baghdadi était connu comme « l’antithèse » de Bin Laden, un personnage très discret au point qu’il fut surnommé le « calife invisible ». Sa mort dans un tunnel en Syrie est à l’image de sa vie, une vie qu’il a passée à l’ombre. C’est un coup porté contre Daech, mais sa portée reste symbolique. D’où la nécessité de poursuivre la lutte contre le groupe extrémiste.

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