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La Russie, grande gagnante du retrait américain de Syrie

Lundi, 21 octobre 2019

Les récents développements dans le nord-est syrien confirment les profondes transformations géopolitiques au Moyen-Orient, en cours depuis quelques années. Ils soulignent en premier lieu le recul accéléré de l’influence des Etats-Unis et la montée en puissance de leur rivale, la Russie. Désormais, c’est Moscou qui s’impose en maître incontesté de l’évolution dans cette partie du monde. C’est ainsi que la police militaire russe s’est interposée entre les troupes turques, qui ont envahi le nord syrien à partir du 9 octobre, et l’armée régulière syrienne, qui a repris le 15 octobre le contrôle de plus de 1 000 km2 dans deux zones du nord du pays, autour des villes de Manbij, dans le gouvernorat d’Alep (nord-ouest), et de Tabqa, dans la province de Raqqa (centre nord). Le but étant d’éviter tout affrontement entre les deux armées.

La Russie, qui s’est imposée en Syrie depuis son intervention militaire le 30septembre 2015 en soutien au régime de Damas, cherche à confirmer sa prééminence en jouant le rôle d’intermédiaire entre deux alliés, le président syrien Bachar Al-Assad et son homologue turc Recep Tayyip Erdogan. L’envoyé spécial de Moscou en Syrie, Alexander Lavrentyev, a confirmé, le 15 octobre, cette mission en soulignant que la Russie ferait en sorte d’éviter tout affrontement direct entre les troupes turques et les forces gouvernementales syriennes. « Les combats entre la Turquie et la Syrie seraient tout simplement inacceptables … Et, par conséquent, nous ne le permettrons pas », a-t-il déclaré lors d’une visite aux Emirats arabes unis. Ce n’est pas la première fois que Moscou empêche un affrontement direct entre la Turquie et la Syrie. En 2016, les deux pays se sont gardés de se battre, grâce à l’intermédiation du Kremlin, lorsque Ankara avait lancé pour la première fois une attaque sur le sol syrien pour s’emparer de la zone autour de la ville de Jarablus (nord-ouest) des mains de Daech, entravant ainsi l’extension de la présence des Forces Démocratiques Syriennes (FDS), dominées par les Kurdes syriens.

Aujourd’hui, c’est la même Russie qui assure la médiation entre Damas et Ankara. C’est elle aussi qui avait parrainé dernièrement les pourparlers entre les Kurdes syriens et le régime de Damas, qui se sont déroulés notamment dans la base aérienne russe de Hmeimim (sud-ouest de la ville de Lattaquié), s’imposant ainsi comme un acteur incontournable de la guerre comme de la paix en Syrie. Ces négociations, engagées à la hâte à la demande des combattants kurdes qui criaient au secours face à l’invasion turque, ont abouti sans surprise à l’absorption des combattants kurdes, autrefois alliés des Etats-Unis, dans le Cinquième Corps de l’armée syrienne, sous commandement russe, et à l’entrée des troupes gouvernementales dans certaines zones du nord-ouest, pour la première fois depuis des années. L’accord entre les Kurdes et Al-Assad a effectivement rendu à celui-ci la quasi-totalité du pays. Le dirigeant syrien a ainsi réalisé plus de gains territoriaux en une journée qu’au cours des trois dernières années. Ses forces ont traversé avec rapidité et sans combat le nord du pays vers la frontière turque, dans des zones contrôlées jusqu’à récemment par les Kurdes et, avant eux, par Daech.

Ce développement, combiné au récent contrôle turc d’autres zones du nord-ouest syrien, fait évanouir le rêve kurde d’une zone autonome dans le nord syrien, d’autant plus qu’Anakara envisage de faire retourner dans cette région quelque 3,5millions de réfugiés syriens qu’il accueille depuis le début du conflit en 2011. L’installation d’une bonne partie de ces réfugiés dans la zone de sécurité que la Turquie cherche à créer dans cette région à majorité kurde, le long de la frontière commune, modifiera sa composition démographique et rendra beaucoup plus difficile, voire impossible, l’établissement d’une région kurde autonome, comme c’était de facto le cas jusqu’à l’invasion turque.

Cette perspective arrange le régime de Damas, qui n’a jamais accepté d’accorder l’autonomie aux Kurdes syriens, ainsi que son allié et mentor russe, qui cherche à renforcer le pouvoir de son protégé, le président Bachar Al-Assad. Ce dernier devrait dorénavant pouvoir tirer les bénéfices économiques de son contrôle de la quasi-totalité de la région kurde, riche en pétrole, en eau et en agriculture. Cette zone, qui représente presque le quart du pays, était la plus grande partie de la Syrie échappant encore au contrôle de l’Etat. Moscou doit à son tour bénéficier du retour de la région kurde dans le giron de l’Etat : les entreprises pétrolières et gazières russes ont obtenu des contrats pour l’exploitation des hydrocarbures dans la partie orientale du pays. L’exécution de ces contrats attendait la reprise du contrôle gouvernemental de la région kurde. C’est chose faite.

La plus grande réalisation de la Russie lors des récents événements était d’avoir montré sa valeur en tant qu’allié sûr et le contraste entre sa fiabilité vis-à-vis de ses alliés, et la volatilité, les incohérences, les faiblesses et le manque de crédibilité des Etats-Unis. Moscou souhaitait que les Etats-Unis quittent la Syrie et a répété à plusieurs reprises qu’ils se trouvaient illégalement en Syrie. C’est chose faite après la décision de Donald Trump de retirer les troupes américaines encore présentes dans le nord-ouest syrien. Le vide créé par ce retrait a été immédiatement rempli par la Russie. Et le président américain ne semble pas s’en soucier. « D’autres voudront peut-être entrer et se battre pour l’une ou l’autre des parties », a-t-il posté sur Twitter la semaine dernière.

Le retrait américain et ses conséquences donneraient à Moscou davantage de poids pour façonner l’avenir de la Syrie et au-delà. Les Russes se sont posés comme médiateurs entre la Syrie et la Turquie pour régler la question de la zone de sécurité qu’Ankara veut créer dans la région frontalière. A cette fin, Moscou est à la recherche d’un compromis permettant à la Turquie de contrôler certaines zones frontalières jugées essentielles pour sa sécurité, alors que le reste de la région serait pris en charge par les forces gouvernementales syriennes. Pour y parvenir, la Russie doit faire preuve d’un délicat exercice d’équilibre. Car elle s’est engagée à utiliser sa puissance aérienne pour aider Al-Assad à reprendre tout le territoire qu’il a perdu lors de la guerre civile qui sévit depuis plus de huit ans et a souligné à plusieurs reprises l’importance de l’intégrité territoriale du pays. Une fois parvenues à un tel accord, les forces russes devraient s’interposer entre les deux parties afin de garantir le respect de son application et éviter tout contact direct entre Turcs et Syriens susceptible de provoquer des frictions conduisant à des combats.

Le Kremlin doit en même temps continuer à travailler avec la Turquie et l’Iran et faire pression sur les parties concernées en vue de parvenir à un règlement pacifique qui, espère-t-il, finira par remodeler la Constitution syrienne et montrera que la Russie peut faire la paix autant que la guerre. Pour Moscou, un succès politique en Syrie viendrait couronner l’intervention militaire de 2015, qui avait donné à la Russie un nouveau poids au Moyen-Orient et qu’elle souhaitait renforcer, en particulier à un moment où les Etats-Unis se désengagent de la région .

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