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Le pétrole et la guerre commerciale sino-américaine

Dimanche, 26 mai 2019

Le marché pétrolier mondial, notamment moyen-oriental, est en effervescence, en raison d’une conjoncture chaotique qui affecte aussi bien les principaux exportateurs que les importateurs majeurs de l’or noir: la guerre commerciale entre la Chine et les Etats-Unis, la tension entre ces derniers et l’Iran, l’intensification de la guerre civile en Libye autour de la capitale Tripoli et les sanctions américaines contre le Venezuela. Ces développements devraient avoir un impact décisif sur le niveau de production et les prix du brut, qui est la principale source de revenus des pays arabes du Golfe, y compris l’Iraq, ainsi que la Libye et l’Algérie. L’évolution la plus importante à suivre est la guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine, les deux principales économies au monde. Une prolongation et une intensification de cette guerre entraîneront un ralentissement économique mondial et une baisse de la demande sur les hydrocarbures et, par conséquent, un recul des prix.

Pour le moment, les prix de l’or noir se maintiennent, en raison de deux séries de développements qui tirent dans des sens inverses. La première série est constituée par la tension dans la région du Golfe entre les Etats-Unis et l’Iran et par ses conséquences telles les récentes attaques de drones contre des pipelines pétroliers saoudiens et les actes de sabotage contre quatre pétroliers dans le port émirati d’Al-Fujairah. L’impact naturel de ces développements négatifs dans cette région qui produit, selon l’Administration américaine de l’information sur l’énergie, plus du tiers de la production mondiale de pétrole, serait la hausse des prix née des inquiétudes sur de possibles perturbations de la production et de l’exportation. L’effet de ces incidents a été toutefois réduit par le fait qu’il n’y a pas eu jusqu’ici d’interruption des approvisionnements pétroliers.

En outre, certains signes indiquent que la Maison Blanche cherche désormais à empêcher davantage d’escalade avec Téhéran, après son discours belliciste du début de la crise, doublé de l’envoi du porte-avions et du groupe aéronaval Abraham Lincoln, d’une force de bombardiers B-52 ainsi que d’un navire de guerre, l’USS Arlington, armé d’une batterie de missiles Patriot. Au moment de l’envoi de cette force de frappe, le conseiller présidentiel à la sécurité nationale, John Bolton, un faucon, a souligné que le déploiement a pour but d’envoyer « un message clair et indubitable au régime iranien », à savoir que « toute attaque contre les intérêts des Etats-Unis ou contre ceux de nos alliés rencontrera une force implacable ». « Nous sommes totalement préparés à répondre à toute attaque, qu’elle soit menée par procuration, par le corps des Gardiens de la Révolution islamique ou par les forces régulières iraniennes », a-t-il poursuivi. Or, ni l’attaque contre les installations pétrolières saoudiennes, ni le sabotage de quatre pétroliers au large des côtes des Emirats arabes unis, imputés à des groupes pro-iraniens, n’ont entraîné de riposte militaire américaine. Au contraire, la rencontre confidentielle, le 16 mai, à la Maison Blanche, entre le président Trump et son homologue suisse, Ueli Maurer, et l’appel téléphonique, la veille, du secrétaire d’Etat Mike Pompeo au sultan d’Oman, Qabus bin Saïd, laissent présumer que Washington cherche la désescalade et le fait de négocier avec les Iraniens. La Suisse et Oman ont auparavant servi d’intermédiaires entre les Etats-Unis et l’Iran.

Dans le même temps, deux autres facteurs jouent dans le sens de la baisse des prix du pétrole. Le premier est la montée vertigineuse de la production du pétrole de schiste aux Etats-Unis, ce qui fait croître l’offre sur le marché mondial. La production américaine devrait continuer à augmenter considérablement au cours de 2019, selon l’Agence internationale de l’énergie, basée à Paris. Cette politique d’augmentation de l’offre est voulue par l’Administration du président Trump, qui veut faire baisser les prix du brut et avait à plusieurs reprises pressé les membres de l’Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole (OPEP), notamment leur chef de file l’Arabie saoudite, d’accroître leur production.

Le second facteur est l’exacerbation de la guerre commerciale entre Washington et Pékin après l’échec de leur dernière session de négociation et la conséquente décision de Trump, qui a pris effet le 10 mai, de porter les taxes douanières de 10% à 25% sur des importations chinoises d’une valeur de 200 milliards de dollars. Pékin a riposté en décidant le 13 mai d’imposer, à compter du 1er juin, des droits de douane sur 60 milliards de dollars de produits américains, soit environ 80% du total des importations chinoises en provenance des Etats-Unis. Cette escalade dans la guerre commerciale devrait tirer les prix du pétrole vers le bas, en raison du ralentissement attendu dans la croissance économique des deux géants, américain et chinois, et donc de la baisse de leur demande sur le pétrole.

En outre, d’autres développements jouent dans le même sens de la baisse de la demande sur le pétrole: l’activité industrielle aux Etats-Unis, la première économie au monde, a progressé en mai à son rythme le plus lent depuis septembre 2009, l’activité manufacturière au Japon était en contraction dans le même mois. Idem dans les pays de l’Union européenne, notamment en Allemagne, où la production industrielle était inférieure aux attentes. La société de prévisions économiques Oxford Economics a récemment averti que la faiblesse de la demande de brut semblait se propager des pays développés aux économies en développement.

La guerre commerciale sino-américaine semble se diriger vers davantage d’escalade. Trump a menacé le 6 mai que si Pékin réplique à sa dernière décision d’augmenter les taxes sur les marchandises chinoises, ce qui a été fait, il soumettra à une taxe de 25% le restant des biens chinois encore non imposés, qui totalisent 325 milliards de dollars. La prolongation et l’exacerbation de cette guerre commerciale joueront dans le sens d’une récession et d’une contraction de la croissance mondiale, en particulier du fait du ralentissement en Chine, qui fait partie des plus gros consommateurs de pétrole au monde. Elles auront pour effet— si la situation dans le Golfe ne dégénère pas en affrontement militaire— de faire pencher la balance progressivement en faveur de la seconde série d’évolutions qui tirent la demande de pétrole et les prix vers le bas. Ce qui affectera les revenus des gros producteurs de l’or noir et des hydrocarbures dans le monde arabe.

Ceux-ci pourraient toutefois compenser cet effet négatif en tirant profit de la situation. En premier lieu, ils pourraient gagner des parts de marché grâce à la baisse attendue des exportations pétrolières de l’Iran, consécutive aux sanctions américaines. L’Iran exportait avant l’application des sanctions environ 1,5 million de barils par jour (b/j). En ce mois de mai, ses exportations ont chuté de deux tiers, à 500 000 b/j. Par ailleurs, les Etats-Unis exportent vers la Chine quelque 500000 barils de pétrole, ce qui équivaut à 9milliards de dollars par mois. Si Pékin, dans sa guerre commerciale avec Washington, décidait de ne plus acheter du pétrole américain ou de lui imposer une taxe douanière, les pays arabes producteurs de pétrole pourraient combler ce vide et satisfaire la demande de la Chine.

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