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Quelle réconciliation en Libye ?

Mardi, 16 avril 2019

Alors qu’il était en marche vers sa recon­naissance par les puis­sances régionales et mondiales comme la figure politique dominante en Libye lors d’une conférence nationale initialement prévue du 14 au 16 avril, le maré­chal Khalifa Haftar, commandant de l’Armée Nationale Libyenne (ANL), a jeté un sérieux doute sur les chances d’une prochaine solution négociée à la crise dans son pays. Sa récente offensive militaire pour cap­turer la capitale Tripoli a enrayé tous les espoirs de résoudre rapidement le conflit armé en Libye.

Ceci est d’autant plus vrai que Haftar a choisi de lancer son offen­sive à peine quelques jours avant la date prévue pour la tenue de la conférence nationale, ce qui a été interprété comme une tentative de torpiller une réconciliation nationale négociée et de s’imposer par la force face à ses rivaux du Gouvernement d’Entente Nationale (GEN), recon­nu internationalement et soutenu par l’Onu. Le représentant spécial du secrétaire général de l’Onu, Ghassan Salamé, préparait le terrain depuis 18 mois à cette conférence qui devait avoir lieu à Ghadamès, une ville du désert libyen située à la frontière avec l’Algérie et la Tunisie. L’objectif de la conférence était d’amener la majorité des partici­pants à s’accorder sur une nouvelle voie politique qui serait formulée dans une charte nationale, en prévi­sion de la tenue d’élections géné­rales en 2019. La réforme de l’éco­nomie, mais aussi et surtout du sec­teur de la sécurité, était également à l’ordre du jour, notamment pour tenter de réduire l’influence néfaste des milices armées. La conférence visait ainsi la réunification des insti­tutions politiques, économiques et militaires du pays.

Il s’agissait d’une tentative de tirer les leçons du processus ayant conduit à la signature de l’accord de paix interlibyen à Skhirat (Maroc) en décembre 2015. Cet accord a créé le Conseil présidentiel et le Gouvernement d’entente nationale, dirigés par Fayez Al-Sarraj. Mais l’autorité de ce dernier n’a jamais été acceptée par le gouvernement rival installé à Tobrouk, à l’est du pays, soutenu par l’ANL. Les médiateurs de l’organisation inter­nationale estimaient donc que pour sortir de l’impasse, il fallait propo­ser une alternative viable à l’accord de Skhirat. C’est ainsi qu’ils ont décidé d’élargir la participation à la conférence nationale : alors que l’accord de décembre 2015 a été négocié et signé par seulement 25 dirigeants libyens, la conférence de Ghadamès devait accueillir 150 diri­geants politiques, économiques, sécuritaires et tribaux. En outre, son ordre du jour a été élargi pour inclure l’ensemble des volets politique, éco­nomique et sécuritaire. Par contraste, la conférence de Skhirat s’est limi­tée à régler le contentieux politique et avait produit avant tout un accord politique.

L’offensive de l’ANL contre Tripoli a remis tout en question. Désormais, les efforts de médiation internationale, menés principale­ment sous l’égide des Nations-Unies, devront être réajustés après la cessation des hostilités et l’établisse­ment d’un nouvel équilibre des forces. La mission sera ardue compte tenu de la méfiance et la haine, exa­cerbées par l’attaque de Tripoli, entre les deux camps qui se dispu­tent le pouvoir et qui risquent d’éri­ger une barrière insurmontable pour tout règlement politique futur.

Ce constat aura sans doute égale­ment des conséquences sur l’avenir politique du chef de l’ANL, qui était devenu ces derniers mois l’acteur principal dans le conflit libyen, donné même vainqueur en cas de tenue d’élection présidentielle. Maître de l’est libyen qu’il a entière­ment dominé après sa victoire contre les milices islamistes à Benghazi, deuxième ville du pays, en 2017, Haftar s’est imposé progressivement sur le terrain en prenant d’abord le contrôle du croissant pétrolier situé à l’est et au centre du pays, où se trouvent les principales installations du brut, première source de revenus de la Libye, puis en occupant la majeure partie du sud du pays, dans la région de Fezzan.

Quelle réconciliation en Libye ?
L'offensive militaire des troupes de l’Armée Nationale Libyenne (ANL) sur Tripoli.

Pour y parvenir, l’ANL a adopté une approche progressive, peu sou­cieuse des pertes : grâce à un mélange subtilement dosé d’incita­tions financières et d’alliances tri­bales, Haftar a rapidement pris, au cours des trois dernières années, le contrôle des ports, des terminaux et des champs pétroliers, en établis­sant de nouveaux faits sur le terrain et sans provoquer de conflits armés prolongés. L’ANL a ensuite axé ses opérations sur Fezzan à partir de janvier dernier, dans le but de prendre le contrôle des principaux sites de production pétrolière. Officiellement motivée par la nécessité d’éliminer les groupes terroristes opérant dans la région, l’offensive dans le sud poursuivait deux objectifs principaux. Le pre­mier consistait à prendre le contrôle des installations pétrolières, offi­ciellement gérées par le GEN via la National Oil Corporation (NOC), afin de s’y octroyer un quota de production. La NOC se trouve ainsi prise dans un système de gestion mixte dans lequel le GEN et l’ANL se partagent les revenus pétroliers. Le deuxième objectif était d’étendre le territoire sous le contrôle de l’ANL, réduisant ainsi la marge de manoeuvre du gouver­nement à Tripoli tout en renforçant les capacités politiques et mili­taires de Haftar. Ceci explique les protestations du gouvernement d’Al-Sarraj qui a demandé au Conseil de sécurité de l’Onu de condamner les activités de l’ANL et de lui ordonner de cesser ses opérations au sud. Enhardi par ses avancées, le maréchal Haftar a jeté son dévolu sur la capitale, dernier obstacle à sa quasi-domination du territoire libyen.

Ces gains territoriaux, politiques et économiques ont fait que cer­tains groupes et milices à l’inté­rieur même de Tripoli, fief du GEN et du camp anti-Haftar, étaient dis­posés à rallier l’ANL, qui semblait le plus à même de ramener la stabi­lité politique et sécuritaire et per­mettre la réunification du pays sous un puissant leadership. Ce dévelop­pement était envisageable en tant que produit d’un processus poli­tique en fonction duquel l’ANL nouerait alliance avec ces groupes en leur faisant miroiter les avan­tages matériels qu’ils pourraient en tirer, et non comme le fruit d’une offensive militaire. Car les milices locales tripolitaines se sont tou­jours opposées par les armes à toute tentative de domination mili­taire de leur ville qui viendrait de milices qui ne sont pas originaires de la région de la capitale.

L’attaque de Tripoli vient donc remettre en cause la disposition de ces milices à joindre les rangs de l’ANL. Cette aliénation des milices locales risque de se doubler d’une diminution du soutien des alliés internationaux à Haftar. Bien que ceux-ci souscrivent à sa politique anti-islamiste, ils s’opposent à ce qu’il s’écarte complètement du pro­cessus de réconciliation politique. Dans ces conditions, seule une vic­toire militaire totale dans la bataille de Tripoli permettrait au chef de l’ANL de s’imposer sur la scène politique libyenne. Autrement, de sérieux obstacles et complications sont à attendre dans toute future tentative de relance des efforts de réconciliation.

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