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Syrie-Iran : Affinités confessionnelles … Et intérêts

Lundi, 04 mars 2019

Le président syrien, Bachar Al-Assad, a effectué une visite surprise en Iran pour la première fois depuis le déclenchement de la crise syrienne en 2011. Le timing de la visite ainsi que le contexte régional sont d’une grande importance pour comprendre la portée et les implications de cette visite.

Bachar Al-Assad s’est rendu à Téhéran à un moment où il réalise des avancées militaires avec la reconquête de vastes zones du territoire syrien, et politiques en tant qu’acteur-clé de la crise syrienne. Ce qui fait que la visite ressemble davantage à une exhibition de force. Par ailleurs, la visite coïncidait avec le début du retrait de l’armée américaine de Syrie.

Les arrangements sur le terrain après le départ des forces américaines deviennent une question cruciale et digne d’être débattue par les chefs de ces deux pays alliés. Les déclarations officielles à l’issue du somment montrent bien que cette question était à l’ordre du jour. L’importante influence iranienne en Syrie ne date pas d’hier. Pendant sept ans, l’Iran était le seul acteur en Syrie, avant l’entrée en scène de la Russie les deux dernières années. Au cours de ces années, le rôle de l’Iran en Syrie est passé de celui de soutien politique et conseiller militaire à celui de fournisseur d’armes et d’experts, avant que Téhéran ne devienne un acteur dans le conflit actuel, directement à travers des combattants iraniens et indirectement à travers le Hezbollah et des milices recrutées par l’Iran dans d’autres pays. Derrière le développement de cette alliance se cachent des motifs multiples et variés. Du côté syrien, il s’agit de garantir le maintien du pouvoir en place, alors que du côté iranien, Téhéran a intérêt à ne pas laisser s’effondrer le régime de Bachar Al-Assad, qui constitue avec l’Iraq et le Liban le « croissant chiite » formé de ses alliés politiques, stratégiques et confessionnels. Cette symbiose a subi quelques changements récents qui, loin de changer son essence, ont augmenté sa complexité. La Russie est intervenue dans la guerre alors que le régime de Bachar Al-Assad était sur le point de s’effondrer militairement et politiquement. L’intervention militaire de la Russie a suffi pour faire de Moscou un élément-clé dans l’équation militaire et politique syrienne.

Puis rapidement, avec la présence militaire croissante parallèlement au retrait américain, la Russie est devenue un acteur majeur, avant d’être l’acteur exclusif dans la gestion militaire et politique de la crise. Rappelons que Moscou a gelé le processus politique de Genève au profit de ceux d’Astana et de Sotchi. Parallèlement au rôle croissant et fluctuant de la Russie en Syrie, la pression américaine sur l’Iran s’est accentuée avec l’entrée en vigueur des sanctions économiques et l’incitation des partenaires des Etats-Unis à

participer à l’étouffement de l’Iran. Ceci a ouvert la porte à la possibilité d’un changement de la position russe vis-à-vis de l’Iran, particulièrement en ce qui concerne la présence et le rôle iraniens en Syrie. L’Iran et la Russie sont finalement deux parties étrangères présentes sur le sol syrien et auraient plus tendance à se concurrencer qu’à coopérer, surtout que la menace existentielle qui guettait Bachar Al-Assad, et qui exigeait une coordination entre Téhéran et Moscou, n’existe plus. Sur le plan intérieur, Téhéran souffre du fardeau de l’embargo américain, alors que ses relations économiques avec l’Europe sont perturbées. Au niveau de la politique intérieure, la situation en Iran est très tendue avec les affrontements et les crises successives entre les institutions de l’Etat, et des relations pour le moins tièdes entre, d’un côté, le guide suprême et les gardiens de la Révolution, et la présidence et le gouvernement, de l’autre. En témoigne la démission (rejetée) du ministre iranien des Affaires étrangères à cause de la visite à Téhéran de Bachar Al-Assad dont il n’avait pas pris connaissance. Le fait que le ministre a publiquement déclaré les raisons de sa démission indique l’importance des querelles intestines au sein des institutions gouvernementales. A la lumière de tous ces développements, qu’attend BacharAl-Assad de l’Iran et quelles sont les ambitions de Téhéran en Syrie ? Il va sans dire que Bachar Al-Assad n’a plus ni d’alliés ni de partisans autres que l’Iran au niveau régional et la Russie en tant que superpuissance. Il est tout aussi clair qu’Assad fait plus confiance à Téhéran qu’à Moscou, étant donné que les objectifs et les intérêts de la Russie en Syrie vont au-delà de

Bachar Al-Assad et de son élite dirigeante. Au cours des deux dernières années, la Russie a laissé entendre qu’elle ne tenait pas au maintien d’Assad au pouvoir. Moscou a également assuré à plusieurs reprises le rôle de médiateur entre les parties impliquées dans le dossier syrien. La plus importante de ces médiations a eu lieu début août 2018, lorsque la Russie a réussi à amener l’Iran à retirer des troupes et des armes lourdes sous son contrôle à une distance de 85 kilomètres à l’est du Golan, suite à des menaces militaires israéliennes.

La Russie n’est donc pas un allié exclusif de Bachar Al-Assad, même si elle le soutient. Moscou entretient de bonnes relations avec toutes les autres parties, y compris Israël, les Etats-Unis et la Turquie. De son côté, l’Iran, qui n’est pas concerné par ces alignements, parie fort sur Assad. L’Iran considère que son meilleur investissement en Syrie serait de maintenir au pouvoir le régime de Bachar Al-Assad, et du coup, l’alliance stratégique avec la Syrie. La présence de Bachar Al-Assad (un Alaouite) est une garantie non seulement pour la poursuite de l’hégémonie et de l’influence iraniennes, mais également face à un éventuel conflit confessionnel en Iran, au Liban ou en Syrie même.

Pour la Russie, les Etats-Unis, l’Europe ou Israël, la disparition de Bachar Al-Assad, à moins que l’alternative ne soit les islamistes, ne représente pas un grand problème. Il n’en est pas de même pour Téhéran pour qui la chute de Bachar Al-Assad est en soi un grand danger. Les autorités iraniennes ne cachent pas leur volonté de capitaliser sur les milliards dépensés pour soutenir le président syrien, notamment par le biais de la reconstruction et de projets énergétiques .

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