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Le Liban pris au piège des petits calculs politiques

Mercredi, 30 janvier 2019

De nombreux acteurs politiques libanais ne regardent pas plus loin que leurs propres intérêts. Ils veulent que le gouvernement soit formé, chose qui a pris 8 mois de retard, sans qu’aucun d’entre eux n’accepte de faire des concessions ou n’exprime un minimum de flexi­bilité. Ils assurent être prêts à faire des sacrifices pour le Liban, mais ne font rien qui le prouve. Tout le monde se comporte selon le principe qui dit : mon intérêt, quoiqu’il soit petit, est plus grand que l’intérêt du Liban en entier. Dans une situation pareille, il est difficile que les crises se dissipent, et il semble même impossible que les Libanais ressentent un changement catégorique dans leur vie. Au contraire, ils sont chaque jour choqués par ce qui se passe autour d’eux. Le dif­férend sur la formation du nouveau cabinet tourne autour du choix d’une personnalité capable de devenir ministre, qui représenterait les 6 députés sunnites alliés au Hezbollah et qui, en même temps, serait retranchée du quota des ministres qui représentent le chef de l’Etat. Ce problème est apparu il y a environ 2 mois et demi, alors que la formation du gouvernement était sur le point d’être achevée et d’obtenir l’accréditation prési­dentielle. Mais l’insistance du Hezbollah à être représenté par au moins un ministre hors de son quota a constitué un dilemme qui n’a toujours pas été réglé. Ce qui a retardé l’annonce du gouverne­ment et a emmené le Liban à être dirigé par un gouvernement provisoire.

Apparaît à l’horizon un autre problème, celui de l’accréditation du budget. Et tant que le gou­vernement n’est pas formé, les crises vont se perpétrer et la situation générale va rester confuse. Autre aspect de confusion au Liban et qui va coûter cher au niveau politique et spirituel: l’ab­sence des dirigeants arabes, à part les présidents de la Mauritanie et de la Somalie, au 4e Sommet économique dernièrement tenu à Beyrouth. Le Liban avait beaucoup compté sur ce sommet pour réaliser plusieurs objectifs: assurer le rôle arabe du Liban, obtenir un soutien arabe tant écono­mique que politique, relancer le tourisme dans le pays, prouver que la situation sécuritaire est stable malgré l’environnement régional plein de tensions et de défis et prouver que les choix poli­tiques libanais sont avant tout des choix arabes.

Or, ces objectifs n’ont pas pu être réalisés parce qu’une catégorie de l’élite politique a décidé de brouiller la scène pour des considérations parti­sanes étroites, tout en adressant des messages à ses adversaires pour leur dire qu’elle possède de nombreuses cartes aptes à reformuler la réalité libanaise conformément à sa propre vision. Là, 2 problèmes sont survenus. Premièrement, le chef du parlement, Nabih Berri, et le Hezbollah ont insisté à inviter la Syrie à participer au sommet, surtout après que Damas eut sorti gagnant de la guerre et qu’il y a maintenant un empressement arabe de se tourner vers la Syrie. Et aussi parce que le Liban constitue le couloir vers la recons­truction de la Syrie. Et pour contourner la déci­sion de la Ligue arabe de suspendre l’adhésion de la Syrie à l’organisation, Berri a proposé de faire des contacts préliminaires suivis par une réunion des ministres arabes des Affaires étrangères avant le sommet de Beyrouth, qui serait chargée d’an­nuler la décision de la Ligue arabe.

Or, une décision prise par les dirigeants arabes ne peut être annulée par les ministres des Affaires étrangères. Ceux-ci dans le meilleur des cas se mettent d’accord sur la formulation d’une telle ou telle décision et laissent les dirigeants eux-mêmes trancher l’affaire. Deux remarques s’imposent. En premier lieu, il y a un ralentissement arabe clair en ce qui concerne le retour vers Damas ou plus précisément le retour de Damas au sein du giron arabe, représenté par la Ligue arabe. Les contacts qui ont eu lieu pendant les dernières semaines entre certaines capitales arabes et Damas n’ont pas permis de créer une tendance arabe favorable à l’annulation de la décision de la Ligue arabe. Et, par conséquent, la question nécessite un certain temps et il est inacceptable qu’un seul Etat, que ce soit le Liban ou autre, impose une décision déterminée aux autres Etats sans prendre en considération leur volonté. La seconde remarque concerne la situation au sein du Liban lui-même, car il y a des forces politiques qui ne sont pas d’accord avec cette proposition. Même le président Aoun, qui voit qu’il est impor­tant de s’ouvrir sur la Syrie, est parfaitement conscient que cette décision ne verra jamais le jour sans une entente libanaise et une unanimité arabe.

Ensuite, il y a l’opposition de Berri à la parti­cipation de la délégation libyenne au Sommet économique en partant du fait qu’il considère que la Libye est responsable de la disparition de l’imam chiite Moussa Sadr, disparu depuis 1978, à l’époque du président Kadhafi, contre lequel le peuple s’est révolté en 2011. Voilà que la ques­tion de la disparition de l’imam chiite a été impo­sée sur la scène comme étant la cause essentielle dont dépend l’agenda du Liban, y compris ses engagements envers la Ligue arabe. Et selon le Conseil suprême islamique chiite qui a dénoncé l’invitation de la Libye au sommet, lui faisant assumer la responsabilité de cacher la vérité, l’Etat libanais doit employer tous ses moyens pour faire pression sur les autorités libyennes pour dévoiler le sort de l’imam. Ainsi, on observe que la priorité pour certaines factions libanaises n’est pas l’Etat libanais, mais plutôt leurs inté­rêts. Des partisans du parti chiite Amal avaient retiré le drapeau libyen du sommet et, par consé­quent, la délégation libyenne avait décidé de ne pas participer au sommet, bien qu’elle représente le gouvernement d’entente nationale qui n’est pas responsable de la disparition de l’imam chiite, et ce gouvernement a de nombreux autres soucis. Lorsque le drapeau a été déchiré, le mes­sage qui est parvenu aux Etats arabes était simple, mais négatif: le Liban est dirigé par des groupes et non des institutions, et le climat du sommet n’est pas sécurisé. Il était donc naturel de voir la majorité des dirigeants arabes annuler leur présence au sommet. C’est ainsi que le Liban en tant qu’Etat et institutions a perdu un soutien politique, économique et spirituel impor­tant dont il avait vraiment besoin.

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