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Le Caire retrouvera-t-il son lustre d'antan ?

Dimanche, 13 janvier 2019

A chaque fois que je me balade dans les rues de Paris et que j’admire la splendeur de son architecture et la beauté des statues qui le décorent, je pense aux trésors dont regorge la ville du Caire, que ce soit son architecture ou les statues qui décorent ses ronds-points et qui lui ont valu le surnom de « Paris de lEst ». Mais la différence est immense entre la négligence dont souffre Le Caire et l’intérêt dont Paris a toujours bénéficié, notamment sous la présidence de François Mitterrand. C’est à celui-ci que revient beaucoup de méga-projets culturels qui ont coûté, dans les années 1980, près de 18 milliards d’anciens francs (152 millions d’euros).

Il ne s’agissait pas de faire un lifting des richesses architecturales de Paris, mais d’en rajouter de nouvelles. Ainsi, la pyramide du Louvre a été construite, le Musée d’Orsay a été édifié sur l’emplacement d’une gare ferroviaire, l’Institut du Monde Arabe (IMA) a été créé, l’Opéra Bastille a vu le jour sur la même place où se trouvait la fameuse prison du même nom, un nouvel arc de triomphe a été élevé à la Défense, et la nouvelle Bibliothèque Nationale de France a été achevée en 1995. Parallèlement, Mitterrand s’intéressait à la restauration et à la rénovation des richesses déjà existantes comme l’obélisque égyptien qui se dresse au coeur de la place de la Concorde et dont le fût a été plaqué d’or pour retrouver ses allures pharaoniques.

Questionné sur le coût de ces projets, Mitterrand expliquait que c’était un investissement dans la puissance douce de la France, et que ceci était important au même titre que l’investissement dans l’armée. J’évoque cette expérience alors que nous nous apprêtons à déménager tous les bâtiments officiels à la Nouvelle Capitale administrative, et c’est une occasion pour désengorger Le Caire et le débarrasser de l’encombrement qui a défiguré ses richesses architecturales et artistiques négligées depuis des années. Impossible d’énumérer dans ce papier les richesses dignes d’intérêt dans notre chère capitale et ses bâtiments patrimoniaux qui remontent aux ères islamique, copte et jusqu’à l’époque khédiviale du XIXe siècle.

Je me contenterais ici de parler de l’oeuvre du célèbre sculpteur français Henri Jacquemart (1824-1896), qui a légué à l’Egypte plusieurs statues de bronze dont celles de Mohamad Ali, de Soliman pacha, de Lazoghli, en plus des quatre lions du pont Qasr Al-Nil. Des oeuvres qui justifieraient la construction d’un musée à Paris. Quant à Soliman pacha, c’est le colonel Joseph Seve auquel Mohamad Ali a confié la construction de l’armée égyptienne moderne. Il a élu domicile en Egypte dont il est tombé amoureux, s’est converti à l’islam, et pris le surnom de Soliman pacha Al-Faransawi. Sa statue a été transportée au Musée militaire après avoir cédé sa place au grand économiste Talaat Harb.

Mais Soliman pacha n’est pas entré dans l’histoire de l’Egypte uniquement parce qu’il est le fondateur de son armée : son arrière-petite-fille, Tawfiqa, est elle-même la mère de la reine Nazli, et la grandmère de Farouq, dernier roi d’Egypte. Tawfiqa était la fille de Mohamad Chérif pacha, père de la Constitution égyptienne et ancien premier ministre, et l’épouse de Abdel-Réhim pacha Sabri, ancien ministre de l’Agriculture. L’histoire de la statue de Lazoghli, qui se trouve sur la place qui porte son nom, est non moins intéressante. Mehmed Bey LazOglu, dont le nom turc a été déformé en arabe pour devenir Lazoghli, était un commandant militaire supérieur et le chef du diwan (cabinet ministériel) en Egypte.

Le Caire retrouvera-t-il son lustre d
La statue de Lazoghli.

Lorsque le khédive Ismaïl demanda au sculpteur français de faire une statue de Lazoghli, celui-ci était déjà mort et aucun portrait de lui n’existait. Jaquemart ne savait quoi faire, jusqu’à ce que des proches de Lazoghli lui trouvent par hasard un sosie dans le quartier de Khan Al-Khalili. C’était un vieux porteur d’eau. Accoutré comme il le faut, ce vieil homme fut présenté à Jaquemart qui s’en est inspiré pour sculpter la statue demandée. Sûrement, ce vendeur d’eau ne rêvait pas d’être éternisé grâce à l’un des meilleurs sculpteurs français, même si, au bout du compte, la statue n’a pas porté son nom. Un autre quiproquo marque le destin de cette statue. Bien qu’elle soit celle d’un commandant militaire, cette statue a été inextricablement liée au ministère de l’Intérieur plutôt qu’à celui de la Défense. Plutôt que de dire le ministère de l’Intérieur, les Egyptiens disent simplement Lazoghli, en référence au rond-point qui abrite la statue et où se trouve le siège de ce ministère

. Et bien que l’intéressé ne se nomme pas Lazoghli et que la statue ne soit pas la sienne, c’est la seule parmi les trois statues de Jacquemart qui est restée à sa place sur ce rond-point qui n’a pas changé de nom depuis. Pour les quatre statues des lions, certains ignoreraient qu’elles étaient destinées à être placées aux deux accès du jardin zoologique de Guiza. Mais quand les statues arrivèrent de France, le pont du khédive Ismaïl (aujourd’hui le pont Qasr Al-Nil) s’apprêtait à être inauguré. Tawfiq, fils d’Ismaïl et son successeur, voulant faire de ce pont une oeuvre digne du nom de son père, a décidé de placer ces lions aux deux bouts du pont. Quant aux entrées du zoo, inauguré en 1891, elles ont été décorées avec des tableaux en pierre sculptée représentant des animaux sauvages.

Le déménagement vers la Nouvelle Capitale serait-il une chance pour que Le Caire s’allège du poids qui l’a longtemps accablé et retrouve sa beauté d’antan ? Permettrait-il de prendre soin des merveilles de cette belle ville, de restaurer son architecture et les oeuvres d’art dont elle regorge et de mieux raconter son histoire, ou ce n’est qu’un rêve ?.

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