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La culture, notre porte vers l’Afrique

Mercredi, 22 novembre 2017

Quand je visite un pays africain, je suis toujours surpris par la grande place qu’occupe l’Egypte dans le coeur des peuples de ce continent, pourtant délaissés par l’Egypte pendant des années. Je viens de rentrer d’un voyage au Sénégal, où j’ai eu l’honneur de recevoir le prix Yasser Arafat, décerné par l’Union des écrivains sénégalais. Ce prix, qui en est à sa première édition, est à la fois parrainé par l’Etat sénégalais et par la Fondation Yasser Arafat. Ce déplacement m’a permis de me rendre compte de la force des liens spirituels qui unissent les citoyens de ce pays aux Egyptiens et aux Arabes.

Le président de l’Union des écrivains sénégalais, Alioune Badara Bèye, m’a parlé de ce prix qui porte le nom d’un grand symbole de la lutte patriotique dans le tiers-monde, un homme qui a dédié sa vie au rêve de ses compatriotes aspirant à la liberté et à la paix. Les mots d’Alioune Badara Bèye étaient à l’opposé des allégations israéliennes et de sa propagande négative contre Yasser Arafat. Israël l’avait dans un premier temps qualifié de terroriste avant de l’accuser d’être un obstacle à la paix. Et voilà 13 ans après la disparition du prétendu obstacle, Israël continue à bafouer toutes les résolutions internationales susceptibles d’instaurer la paix …

Quant à Gamal Abdel-Nasser et à sa place au Sénégal, n’en parlons pas. C’est comme si les Sénégalais n’avaient pas encore appris la nouvelle de son décès il y a près d’un demi-siècle. Nasser occupe toujours la même place que de son vivant, aux côtés des autres leaders de mouvements de libération nationale du XXe siècle. On vous parle souvent des relations distinguées qui le liaient au feu président Léopold Sédar Senghor, dont la maison a été transformée en musée. Je me rappelle, à ce propos, lors d’une précédente visite, avoir visité ce musée en compagnie de sa directrice. Celle-ci m’avait alors expliqué que le président Senghor collectionnait des oeuvres d’art des pays qu’il aimait, comme ce joli portrait d’une femme qu’aucune plaquette n’expliquait. Selon la directrice du musée, cette peinture était sûrement un souvenir que Senghor avait apporté de l’un des pays qu’il a visités. Je lui avais alors expliqué qu’il s’agissait du portrait d’une paysanne égyptienne et que la toile appartenait à Ahmad Al-Rachidi, un grand peintre des années 1960. Elle m’a remercié pour ces informations et a promis de les inscrire sur un cartel.

Le Sénégal est comme les autres pays africains qui portent à l’Egypte un amour particulier. A Dakar, j’ai rencontré l’ami et le poète camerounais Jean-Claude Awono, à qui j’ai donné le surnom de « père de l’Egypte », à cause de sa fille qui a aujourd’hui 9 ans et qui s’appelle Egypte. J’ai aussi rencontré l’écrivaine camerounaise Djaïli Amadou Amal, qui m’a appris que sa mère était égyptienne, originaire du quartier de Boulaq Al-Dakrour. Et n’oublions pas que les Sénégalais représentent l’une des plus grandes communautés d’étudiants étrangers à l’Université d’Al-Azhar au Caire.

Je conseille à ceux qui sont intéressés par les relations égypto-africaines de se référer aux écrits de cheikh Anta Diop (1923-1986). Cet historien et anthropologue sénégalais a consacré sa vie à l’étude des origines de l’espèce humaine et publié de nombreux ouvrages prouvant, parmi d’autres thèses, que la civilisation égyptienne était une civilisation africaine par excellence. Son célèbre ouvrage sur « L’Antiquité nègre égyptienne » fait référence en la matière. Dans la culture sénégalaise, Anta Diop est l’homologue de ce que représente Gamal Hamdane pour nous, les Egyptiens. Sa thèse, qu’il a formulée en 1954, a été reçue par une vague de critiques et a été ignorée par les Occidentaux, lesquels s’acharnaient à séparer les pays nord-africains du continent noir. Les pays occidentaux ont toujours propagé l’idée que les Arabes se livraient à la traite de nègres, alors qu’en réalité, c’étaient les empires coloniaux de ces mêmes pays qui s’adonnaient à cette pratique. C’est à cette époque-là que la flamme des mouvements de libération s’alluma en Afrique, avec l’Egypte comme pays phare, prouvant une fois de plus les liens historiques et raciaux qui unissent les peuples de ce continent. Des décennies après cheikh Anta Diop, les études menées en Occident ont démontré que le continent africain était à l’origine de toute l’espèce humaine, non seulement de l’Egypte Ancienne. Malheureusement, on n’a pas su profiter de l’oeuvre d’Anta Diop, et notre relation avec l’Afrique est restée confinée dans le domaine politique, traversant des hauts et des bas au gré des époques. Nous n’avons pas suffisamment travaillé pour développer des relations culturelles durables, loin des aléas de la politique.

J’ai trouvé que l’ambassadeur égyptien à Dakar, Moustafa Al-Kouni, était enthousiaste à l’idée de choisir le Sénégal comme invité d’honneur d’une prochaine édition du Salon international du livre du Caire, ainsi que d’accueillir l’Egypte au Salon de Dakar. J’ai discuté l’idée avec des responsables sénégalais qui l’ont très bien accueillie. Sur ce, j’ai décidé de la proposer à notre ministre de la Culture, Helmi Al-Namnam. Et en tant que membre du haut comité du Salon du livre, j’en parlerai aussi avec Hayssam Hadj Ali, président de l’Organisme général du livre dont dépend le Salon du livre.

Nous avons grand besoin de renforcer les liens culturels avec nos pays frères en Afrique et de profiter de l’estime qu’ils continuent à nous porter. Il s’agit également de contrer l’influence israélienne en Afrique qui s’accroît depuis les années 1980 et dont le dernier des fruits fut le projet du barrage éthiopien de la Renaissance qui menace la vie des futures générations égyptiennes.

Dans mon allocution, j’ai choisi de mettre en relief ces liens qu’incarne le prix qui m’a été décerné. J’ai dit que j’acceptais ce prix avec fierté et joie. Avec fierté puisque le jury a choisi un Egyptien pour cette première édition de ce prix portant le nom d’un grand combattant de notre époque. Et avec joie parce que ce prix a fait chuter le mur imaginaire entre ce qu’on appelle l’Afrique noire et l’Afrique blanche. Sous les applaudissements des assistants, responsables et intellectuels, j’ai ajouté que l’Afrique blanche n’existait pas: « Certains Africains sont noirs, d’autres sont plus ou moins bruns, mais nous sommes tous des peuples de couleur ». J’ai enfin choisi de dédier le prix à cette unité qui a toujours rassemblé les peuples du continent africain, depuis les pharaons jusqu’à nos jours.

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