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Kazuo Ishiguro

Dimanche, 08 octobre 2017

Alors que je m’apprêtais à rédiger mon article hebdomadaire, j’ai appris que le prix Nobel de littérature 2017 a été décerné cette année à l’écrivain anglais d’origine japonaise Kazuo Ishiguro. Le sujet s’est alors imposé effaçant ce que j’avais l’intention d’écrire. Ce romancier avait déjà rem­porté le prix Booker, le plus prestigieux des prix littéraires anglais consacré aux romans écrits en anglais abstraction faite de la nationalité de l’au­teur. Bien qu’Ishiguro n’ait publié que sept romans jusqu’à présent, chacun de ses romans a remporté un grand succès aussi bien au niveau des critiques que du public. Trois romans ont d’ailleurs été adaptés au cinéma.

Né à Nagazaki au Japon en 1954, Kazuo Ishiguro a émigré en 1960 en Angleterre et a obtenu la nationalité britannique. Le premier roman d’Ishiguro que j’ai eu l’occasion de lire est Never Let Me Go, traduit en français sous le titre Auprès de moi toujours publié en 2005. J’ai été étonné par son thème qui sort du commun, mais j’ai été ébloui par sa bonne structure et son style littéraire simple. Ce sont d’ailleurs les caractéris­tiques de tous les romans d’Ishiguro. Le roman raconte l’histoire d’une école idyllique, nichée dans la campagne anglaise, où les enfants sont élevés dans les meilleures conditions de santé, nourriture, sport, propreté, hygiène. Mais la sur­prise est que les élèves découvrent qu’ils sont tous clonés à partir des meilleurs éléments humains et qu’ils sont élevés de cette manière idyllique pour une raison effrayante : ils feront don de leurs organes à d’autres personnes qui assument les frais exorbitants de leur éducation.

Malgré les relations humaines qui naissent entre les élèves devenus adolescents, le roman aborde une question philosophique de grande importance. Il s’agit de la domination des pro­grès scientifiques sur la vie de l’homme à notre époque contemporaine. En effet, l’homme s’est transformé en un outil au service de la science au lieu du contraire. Le roman montre com­ment la soumission de l’homme aux décou­vertes scientifiques modernes lui a ôté sa volonté de sorte qu’il n’est plus maître de sa propre vie, ni même de son corps, comme dans ce roman. Certains critiques classent Auprès de toi toujours comme un roman de science-fic­tion. Mais ce n’est pas vrai. Le clonage n’est pas une fiction, c’est une réalité scientifique. Seule la situation présentée par le roman est imaginaire, soit l’idée d’une école consacrée aux enfants clonés. Mais tous les romans ne sont-ils pas basés sur une idée imaginée par l’auteur ? Quant à la littérature de la science-fiction, elle nous présente des réalités scienti­fiques imaginaires, du moins au moment de la rédaction du roman, exactement comme le célèbre roman de H. G. Wells, La Machine à explorer le temps.

Le plus célèbre roman d’Ishiguro est certaine­ment Remains of The Day, traduit en français sous le titre Les Vestiges du jour, paru en 1989. Ce roman qui diffère radicalement d’Auprès de moi toujours raconte l’histoire d’un majordome atta­ché durant toute sa vie à une grande demeure aristocratique et dont le sentiment de responsabi­lité et la dévotion pour le travail l’emportent sur ses sentiments personnels. Ce roman, qui plonge dans le monde des sentiments réprimés et des vies en demi-teinte n’a aucune relation avec les théo­ries scientifiques modernes. Anthony Hopkins et Emma Thompson ont d’ailleurs incarné avec brio les rôles principaux de ce roman dans une adapta­tion cinématographique remarquable.

Kazuo Ishiguro a également écrit When We Were Orphans, traduit en français sous le titre Quand nous étions orphelins, publié en 2000 (également adapté au cinéma), The Artiste of The Floating World (1986), The Unconsoled (1995), A Pale View of The Hills, traduit en français sous le titre Lumières pâles sur les collines (1982), et enfin, The Buried Giant, traduit en français sous le titre Le Géant enfoui (2015).

Kazuo Ishiguro a plusieurs fois été sélectionné pour le prix Booker avant de l’obtenir en 1989 pour Les Vestiges du jour. Cependant, on n’a pas beaucoup entendu son nom comme candidat au prix Nobel, ni cette année, ni les années précé­dentes. La chose étonnante est que le Nobel a échappé cette année au célèbre romancier japonais Haruki Murakami (68 ans), dont la production littéraire dépasse de loin celle d’Ishiguro et dont les romans ont été traduits dans la majorité des langues du monde. Ishiguro succède ainsi à Bob Dylan, le chanteur de pop américain qui s’était vu décerner le Nobel à cause de son influence sur les paroles des chansons américaines et internatio­nales, et dont le sacre l’an dernier avait mécon­tenté les critiques.

Je ne sais pas si le lecteur arabe connaît suffi­samment Kazuo Ishiguro. J’ai entendu dire que le traducteur de renom Talaat Al-Chayeb a traduit Les Vestiges du jour et qu’il lui a écrit un prélude. Il se peut qu’il existe d’autres traductions arabes des romans d’Ishiguro que je ne connais pas. Ceci est fort déplorable, car ce romancier est l’un des plus importants sur la scène littéraire dans le monde d’aujourd’hui. Certains pensent que la comparaison entre Murakami et Ishiguro est dans l’intérêt de ce dernier et non pas dans l’intérêt de Murakami, car le niveau de ses écrits varie entre la perfection et la modestie, alors que les romans de Kazuo Ishiguro ont conservé un même niveau malgré la diversité des sujets et des styles litté­raires. Je propose à toutes les personnes intéres­sées par la littérature et la pensée d’Ishiguro de lire un ouvrage d’une grande importance publié en 2008 titré Conversations with Kazuo Ishiguro, traduit en français sous le titre Conversations avec Kazuo Ishiguro, où il parle de ses romans et donne ses avis sur de nombreux sujets qui jettent la lumière sur sa littérature et sa vie, pourvu que ce livre soit traduit en arabe .

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