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Jusqu’où ira la rivalité entre la confrérie et les salafistes ?

Mardi, 07 mai 2013

La crise entre les Frères musulmans et Al-Nour, principal parti salafiste, pose la question des futurs rapports entre les deux forces dominantes islamistes d’Egypte, qui avaient contrôlé le premier Parlement post-révolution, dissous en juin dernier. A eux seuls, ils avaient occupé presque les trois quarts des sièges de l’Assemblée du peuple (Chambre basse du Parlement) et plus de 80 % de ceux du Conseil consultatif (Chambre haute), actuellement investi des pleins pouvoirs législatifs, en attendant l’élection, prévue en octobre, d’une nouvelle Chambre des députés. Les deux parties islamistes sont aujourd’hui plus que jamais engagées dans une lutte de pouvoir, qui marquera un échiquier politique en perpétuelle recomposition.

Désormais, les salafistes du parti Al-Nour, une émanation de l’Appel salafiste, la plus puissante organisation salafiste d’Egypte, se posent clairement en alternative au Parti Liberté et Justice (PLJ), bras politique de la confrérie. Leur prochaine visite aux Etats-Unis, la première, serait en quelque sorte l’occasion de présenter leurs lettres de créance aux Occidentaux, en tant que possibles remplaçants des Frères musulmans, en mauvaise posture et sous le feu des critiques depuis fin novembre, lorsque le président Mohamad Morsi a tenté de placer ses décisions au-dessus de tout contrôle judiciaire.

Le « divorce » entre les salafistes d’Al-Nour et les Frères musulmans fut consommé lorsque les premiers eurent présenté le 30 janvier une initiative de règlement de la crise politique qui épouse les conditions posées par l’opposition libérale et laïque, regroupée dans le Front National du Salut (FSN).

L’objectif d’Al-Nour était, entre autres, de « casser » l’hégémonie qu’exercent et cherchent à renforcer les Frères musulmans sur les institutions de l’Etat. Les salafistes, qui avaient soutenu le PLJ par affinités dans plusieurs grandes questions politiques, s’attendaient à prendre leur part du gâteau, une fois la confrérie installée au pouvoir. Mais ils ont été déçus de la part que leur ont réservée les Frères musulmans.

La rivalité Frères musulmans/salafistes ne date pas d’hier ou du soulèvement populaire du 25 janvier 2011, qui a vu l’apparition et la montée en puissance des salafistes en tant que force politique. Les rapports entre les deux parties étaient, au moins depuis la fin des années 1970, teintés de rivalité autour de l’influence religieuse et politique dans les mosquées, les organisations caritatives et les universités. Alors que les Frères musulmans craignaient la montée des salafistes, ceux-ci cherchaient à s’opposer aux tentatives des premiers de les marginaliser.

Cette concurrence a tourné à la bagarre entre les partisans des deux camps en 1980 lorsque la confrérie a tenté d’empêcher les salafistes d’élargir leur audience parmi les étudiants de l’Université d’Alexandrie. Cette deuxième ville d’Egypte est aujourd’hui le fief de l’Appel salafiste, créé au début des années 1970. Cette rivalité était en partie à l’origine de la décision des salafistes d’entrer en politique après le 25 janvier 2011. Eux, qui dédaignaient faire de la politique et préféraient se concentrer sur le prosélytisme en vue d’islamiser la société, ont décidé de créer leur propre parti, Al-Nour, en mai 2011, après la fondation le 30 avril de celui des Frères musulmans.

Outre le fait de chercher à mettre en oeuvre leur vision de la société et de l’Etat islamique, leur objectif était d’empêcher la confrérie d’avoir les coudées franches dans ses efforts de monopoliser le « projet islamiste » et de marginaliser les salafistes via sa mainmise sur le pouvoir.

Mais face à un ennemi commun, les forces libérales et séculières qui s’opposent farouchement à l’amalgame entre politique et religion, les Frères musulmans et les salafistes ont fait front et ont coordonné leurs positions à des échéances-clés comme le référendum sur les amendements constitutionnels de mars 2011 qui a permis la tenue des législatives avant la rédaction d’une nouvelle Constitution, les élections parlementaires de novembre-décembre de la même année et la rédaction de la nouvelle Constitution, approuvée par référendum en décembre 2012.

Cette concertation leur a permis de faire triompher la plateforme islamiste et de faire échec au programme politique des partis libéraux. Cependant, la rivalité qui couvait entre la confrérie et les salafistes d’Al-Nour a éclaté au grand jour peu de temps après l’arrivée au pouvoir du premier président islamiste, issu des Frères musulmans, le 30 juin dernier.

Les déceptions d’Al-Nour se succédaient. Alors qu’il était arrivé en deuxième position, avec 24 % des sièges de l’Assemblée du peuple après le PLJ (47 %) lors des premières législatives post-révolution, le premier parti salafiste d’Egypte était insatisfait de la part du pouvoir que lui a réservée la confrérie. Qui plus est, il s’est retrouvé progressivement marginalisé par les Frères musulmans qui ont en outre joué un rôle, comme l’affirment l’Appel salafiste et plusieurs dirigeants d’Al-Nour, dans la dissidence qui a frappé ce dernier, entraînant la scission du président du parti, Emad Abdel-Ghafour, et de quelque 150 autres membres pour fonder le 2 janvier un nouveau partie salafiste, Al-Watan (la patrie). Pour Al-Nour, les choses sont claires : les Frères musulmans veulent affaiblir les salafistes en encourageant leurs divisions.

La confrérie a également cherché à élargir sa domination du champ religieux et à affaiblir Al-Nour en étendant son influence au sein de l’Association islamique pour les droits et la réforme, deuxième organisation salafiste en importance, à travers la participation de Khaïrat Al-Chater, l’homme fort des Frères musulmans et vice-guide suprême de la confrérie. Celui-ci est considéré par plusieurs dirigeants salafistes comme étant très proche du salafisme. Il fait partie des Frères qotbistes, en référence à l’idéologue des années 1960, Sayed Qotb, aux idées radicales. L’Association pour les droits et la réforme a ainsi apporté son soutien à la confrérie et a accordé sa tutelle au nouveau parti Al-Watan, dissident d’Al-Nour. Plusieurs prêcheurs salafistes ont quitté en conséquence l’Association, l’accusant de partialité envers la confrérie.

Depuis le début de 2013, Al-Nour a lancé contre la confrérie une campagne croissante de critiques et d’accusations qui rejoignent celles de l’opposition libérale et a épousé dans son initiative de réconciliation nationale les revendications du FSN pour augmenter la pression sur le PLJ en vue de l’obliger à faire des concessions, limitant son emprise sur le pouvoir mais sans grand succès.

La rivalité PLJ/Al-Nour devrait se poursuivre et même s’intensifier au fur et à mesure que s’approchent les législatives, un test majeur de popularité pour les deux courants islamistes. La portée de cette lutte de pouvoir est cependant tributaire de la puissance ou de la menace que représente l’opposition séculière aux courants islamistes. Les salafistes considèrent toujours les Frères musulmans, malgré leurs divergences idéologiques et politiques, comme faisant partie du projet islamiste, qu’ils veulent faire triompher du programme des forces laïques. Le maintien de la faiblesse de l’opposition libérale aura comme conséquence l’intensification de la rivalité inter-islamiste, alors que l’éventuelle montée en puissance de cette opposition poussera Al-Nour et la confrérie à marquer une pause dans leur lutte pour le pouvoir.

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