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Un monde arabe en disparition

Dimanche, 16 juillet 2017

Est-il vrai que les Etats-Unis assument un rôle de médiation dans la crise du Qatar ? Est-ce que la visite du secrétaire d’Etat américain, Rex Tillerson, avait réellement pour objectif de parvenir à une solution ? La posi­tion américaine n’a jamais été aussi ambiguë. Le président Donald Trump a appelé à la nécessité de mettre fin au financement du terrorisme et a bien accueilli la décision du boycott du Qatar annonçant franchement que « lea une longue histoire dans le financement du terrorisme ». Cependant, il a envoyé son secrétaire d’Etat à Doha pour signer avec le souverain qatari, l’émir Tamim, un nouvel accord qui innocenterait presque le Qatar de l’accu­sation de financement du terrorisme. Cet accord stipule l’interdiction de ce genre de financement. Puisque le Qatar l’a signé, ceci constitue une sorte de reconnaissance que le Qatar finance le terro­risme. De plus, Trump est allé jusqu’à appeler les adversaires du Qatar à faire de même : signer l’ac­cord, comme si tout à coup le Qatar est devenu l’exemple qu’il faut suivre dans la lutte contre le terrorisme. Quel est ce nouveau jeu que les Etats-Unis jouent actuellement dans le monde arabe ? Est-il vraiment question de médiation entre les par­ties en litige ?

Pour répondre à cette question, il est intéressant de revenir à une grande enquête publiée par The New York Times, et à laquelle la revue a consacré tout un numéro. L’enquête porte sur les Etats arabes 13 ans après l’intervention militaire américaine en Iraq.

Il est étonnant qu’aucun de nos journaux ne s’est intéressé à cette enquête journalistique qui, à mon avis, est la plus importante publiée cette année. Il aurait fallu la traduire et la publier car, abstraction faite de l’alignement politique clair de ce journal dominé par le lobby juif américain, cette enquête portant le titre Fractured Land : How the Arab World Came Apart (la terre brisée, comment le monde arabe a été effrité), était relativement objec­tive. Effectivement, l’enquête explicite clairement comment l’état de division, de conflit et de tuerie que vit actuellement le monde arabe a commencé par l’invasion américaine de l’Iraq en 2003, après laquelle le chaos et la ruine ont sévi dans le monde arabe dans sa quasi-totalité.

L’enquête indique que l’invasion américaine de l’Iraq, qui avait pour objectif de « réaliser la démo­cratie », a détruit l’Iraq et ses institutions, créant des circonstances propices à la naissance d’organisa­tions terroristes. C’est ainsi que le monde arabe se serait transformé en région de guerres civiles, don­nant le signal du début de l’ère du terrorisme que le monde vit actuellement.

Les centres américains de recherches et les cercles politiques ont abordé, depuis le début du siècle courant, le principe du « nouveau Proche-Orient », selon lequel le monde arabe est divisé de façon à éliminer les grands pays arabes comme l’Iraq, la Syrie et l’Egypte pour les transformer en petits Etats en litige. Ainsi, l’unique force régio­nale dans la région serait Israël. Et voilà qu’au­jourd’hui, le nouveau Proche-Orient est en train de se créer devant nos yeux, le pire étant que ce sont les Arabes eux-mêmes qui sont en train de lui donner naissance. En effet, ceux qui font la guerre aux Syriens sont les Syriens eux-mêmes. Les Iraqiens s’entretuent. Il en est de même en Libye et au Yémen. Quant aux groupes terroristes que les Etats-Unis ont financés et soutenus, leur action a provoqué un démantèlement des sociétés, ils ont répandu le chaos partout, ont fait des milliers de victimes. Bien que ces groupes prétendent lutter pour l’islam, 70 % de leurs victimes sont des musulmans.

Or, le plus grand danger que le monde arabe affronte actuellement est la perte du concept même de « monde arabe » qui, pendant les années 1950 et 1960, constituait une assise forte à partir de laquelle s’élance l’action arabe sur la scène internationale. Il y avait une entité que le monde entier connaissait et qui s’appelait le monde arabe, possédant des caractéristiques culturelles et sociales qui le distinguaient de toutes les autres régions géographiques. Et si les unités du monde arabe sont les Etats qui le forment, ces unités sont en train de s’ébranler et de disparaître après avoir perdu le caractère d’Etat national. Ces Etats sont en train de s’effriter et de se transformer en petites entités sociales qui ne se basent plus sur l’apparte­nance nationale, mais sur des principes religieux ou ethniques.

Rien ne peut mieux exprimer la perte du monde arabe que l’absence honteuse du rôle de la Ligue arabe de toutes les crises actuelles. Il est compré­hensible et inacceptable que la médiation entre le Qatar et les Etats du Golfe soit assumée par les Etats-Unis, avec la participation de certains pays européens comme l’Allemagne et la France, alors que la Ligue arabe n’assume aucun rôle dans un différend entre des Etats membres.

Il se peut que l’intervention de la Ligue arabe ne suffise pas à régler la crise, mais au moins, cette intervention pourrait sauvegarder le rôle arabe. Quand un compromis est conclu sous l’ombrelle de la Ligue arabe, on peut dire au monde entier que malgré tout ce qui se passe, il y a une entité qui s’appelle le monde arabe. Or, aucun des Etats arabes en différend avec le Qatar n’a réclamé la médiation de la Ligue arabe, ou même sa présence aux séances de médiation effectuées par les Etats-Unis. La vérité est que le rôle américain ne vise pas une médiation réelle. Mais il aspire à garantir l’exécution du projet du nouveau Proche-Orient et qui ne peut être réalisé qu’à travers la destruction même du concept du monde arabe. Dans ce nou­veau projet, il n’y a plus de place pour ce qui était appelé le monde arabe .

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