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L'Etat des Frères musulmans a-t-il réellement chuté ?

Lundi, 05 décembre 2016

Lors de ma récente visite à Paris, j’ai reçu un nombre d’appels de journalistes fran­çais et arabes. L’un après l’autre me demandaient ce que je pensais des décla­rations faites par un député égyptien accusant la littérature du grand écrivain Naguib Mahfouz de porter atteinte à la pudeur, quitte, selon lui, à inten­ter un procès judiciaire.

A ce moment-là, j’ai remémoré l’image de l’Egypte sous le règne des Frères musulmans. Et je me suis rappelé le nombre de procès intentés contre Mahfouz taxant ses chefs-d’oeuvre de « lit­térature de prostitution et de drogue ». Ces mêmes procès sont allés jusqu’à prétendre que le ballet, qui est l’art le plus raffiné, est impudique et qu’il faut interdire, accusant également nos antiquités, qui ont depuis toujours ébloui le monde entier, de fétiches qu’il faut démolir. Il s’agit là de quelques exemples parmi tant d’autres reflétant la pensée tordue et l’ignorance de l’essence de l’art. Une idéologie qui cantonne l’art et la littérature à leur aspect purement matériel, négligeant tout de leur spiritualité.

On avait cru que cette pensée malade avait dis­paru depuis le 30 juin 2013, quand le peuple s’était révolté contre ceux qui semblaient venir d’un désert lointain et d’un obscurantisme qui ne les a jamais initiés à la pensée, l’art et l’architecture. On avait également pensé qu’avec la dispersion du sit-in des partisans de cette pensée défectueuse, on avait sapé leur distorsion intellectuelle. Mais la voilà de nouveau en train de resurgir à tort sous la coupole de l’institution législative officielle.

Je suis vraiment choqué par le parlement actuel qui est censé être le parlement de la révolution. Nous étions optimistes, mais il s’est avéré qu’il est le pire des parlements de l’Egypte durant son his­toire moderne. Nous pensions que ce parlement allait prendre en charge de légiférer des lois com­plémentaires à la Constitution, aptes à changer notre vie et à former la nouvelle société à laquelle la révolution aspirait. Mais l’un des députés du comité législatif chargé de légiférer les lois pro­nonce ces grossièretés, comme l’avait fait l’un d’eux, qui ne voit dans nos artistes que des gens impudiques. Un jour, l’un d’eux avait demandé à la télévision, à une célèbre actrice : « Avec com­bien d’hommes tu as fait l’amour ? ».

Il est vraiment inquiétant d’entendre de tels délires, surtout que le jeune romancier Ahmad Nagui est derrière les barreaux pour les mêmes accusations qui ne sont même pas citées dans la Constitution. De plus que le penseur islamiste Islam Al-Béheiri et la poétesse Fatima Naoot ont été condamnés à prison sous prétexte d’avoir insulté la religion, une accusa­tion qui n’est non plus citée dans la Constitution. C’est comme si on était encore sous le pouvoir des Frères musulmans, et comme s’il n’y avait pas eu de révolution le 30 juin, et comme si on n’avait pas écrit de nouvelle Constitution pour fonder les assises de la nouvelle société à laquelle la révolu­tion a aspiré.

Quelles sont les performances scien­tifiques qui ont permis à ce député d’adresser de telles accusations et d’aborder une telle spécialisation littéraire alors que d’autres personnes peuvent passer des années à étudier pour obtenir des degrés académiques scientifiques de la part des plus grandes universités du monde ? Comment ce député, qui n’a aucune idée des prin­cipes de la critique littéraire, s’est-il permis de juger les plus précieux joyaux de la littérature dont l’auteur a été décoré par les prix les plus nobles ? Est-ce que c’est parce qu’il a été élu député de l’une des circonscriptions de Damiette qu’il a le droit de jouer le rôle de critique littéraire et d’éva­luer les oeuvres d’un des plus célèbres romanciers du monde comme Dr Louis Awad, ou Dr Ali Al-Raï et bien d’autres, dont chacun a initié une célèbre doctrine de critique et qui ont tous abordé le génie romancier de Naguib Mahfouz ? J’ai devant moi une version de l’ouvrage du célèbre penseur et dramaturge égyptien Tewfiq Al-Hakim qu’il avait offert à Mahfouz en 1983, à l’occasion de son anniversaire, et il lui avait écrit le dédicace suivant : « A Naguib Mahfouz, le génie du roman qui lui a octroyé des niveaux élevés alors que nous nous sommes arrêtés au premier niveau ».

Qu’est-ce que cette histoire de porter atteinte à la pudeur ? Le peuple égyptien est le plus ancien de tous les peuples, qui est habitué à l’art et à la littérature depuis des siècles plus que n’importe quel autre peuple. Les Egyptiens n’ont pas besoin de tuteur qui déciderait ce qu’ils devraient ou ne devraient pas lire.

Toutes les formes de littérature, à part les contes pour enfants, comprennent ce qui peut être décrit par les ignorants, de mots ou extraits portant atteinte à la pudeur, et même dans les livres saints, il y a ce que le député de Damiette prétend porter atteinte à la pudeur. Je lui propose de lire par exemple le Chant de Salomon (ou encore Cantique de Salomon), ou l’histoire de la femme d’Al-Aziz ou celle du peuple de Lot, pour découvrir que dans n’importe quelle oeuvre littéraire, comme dans les livres saints, ces histoires, qui porte­raient atteinte à la pudeur, n’ont pas pour objectif d’encourager les péchés, mais bien au contraire, puisque ces histoires sont citées dans des livres qui appellent à la vertu. Comme il n’y a pas de tabou dans la religion, il n’y a pas de tabou dans l’art. L’art du ballet n’est pas impudique, nos antiquités ne sont pas des fétiches, et la littérature de Naguib Mahfouz ne porte pas atteinte à la pudeur. C’est pour cela que nous envoyons nos enfants aux musées pour leur inculquer la beauté de l’art et le raffinement spirituel, bien que dans les musées, il y ait des oeuvres qui, aux yeux de certaines per­sonnes, porteraient atteinte à la pudeur.

Le député qui a accusé la littérature de Mahfouz de porter atteinte à la pudeur devrait comparaître devant la justice pour avoir violé la Constitution, alors qu’il a juré de la respecter .

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