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La culture, un droit constitutionnel

Lundi, 07 novembre 2016

La notion de « justice culturelle » avancée par le ministre de la Culture, Helmi Al-Namnam, porte dans son application la clé de l’ave­nir rayonnant dont on rêve. Cet ave­nir qui s’inspire de la pensée laïque éclairée et libérée de l’ignorance rétrograde et obscurantiste qui guette nos sociétés arabes.

Dans une interview accordée à Al-Ahram, le ministre, répondant aux questions du journaliste Yasser Bahig, a affirmé que quand il a été choisi pour ce poste, il s’est proposé pour objectif dès le premier jour de diffuser la culture partout en Egypte, et ce, afin de réaliser la « justice culturelle ». Expliquant ce qui a été achevé relativement à cet objectif, il a rappelé que les manifestations culturelles organisées par le minis­tère ont franchi les frontières de la capitale vers les divers gouvernorats d’Egypte. Ces manifestations ont été « les ponts qui nous ont permis d’acheminer la culture à toutes les classes sociales partout en Egypte ». Le ministre a énuméré ces manifes­tations qui ont eu lieu à Sainte Catherine, à la Nouvelle Vallée, à Marsa Matrouh, ou encore en Nubie où la dernière visite d’un ministre de la Culture remonte à plus de 45 ans.

Mais au moment où Helmi Al-Namnam essaye de briser le monopole du Caire sur la culture pour réaliser la « justice culturelle », la couverture médiatique de ces acti­vités reste très limitée, l’intérêt des médias étant confiné à ce qui se passe dans la capitale, et dans une moindre mesure à Alexandrie.

Personne n’a prêté attention à cette justice dont parle le ministre, à l’exception du politologue Ossama Al-Ghazali Harb, qui a salué l’idée dans sa chronique dans le journal Al-Masri Al-Youm.

Que l’on veuille le reconnaître ou non, la culture est notre arme dans la guerre contre la pensée rétrograde qui avance avec le recul des activi­tés culturelles en province. Cette politique de Helmi Al-Namnam est une garantie de diffusion de la culture et d’enracinement des prin­cipes de tolérance et d’acceptation mutuelle. Ces mêmes principes qui conjurent l’esprit de haine et de fanatisme.

Dans sa chronique, Ossama Al-Ghazali Harb a essayé de donner une définition au concept de « jus­tice culturelle ». D’après lui, ce principe appelle à établir une justice entre les diverses formes de culture, notamment le théâtre, le cinéma, les arts plastiques et les livres. Ainsi, le ministère de la Culture se gardera d’accorder tout son intérêt à l’une de ces formes aux dépens des autres. Comme ce fut le cas quand l’Etat a tourné le dos au cinéma et au théâtre, ce qui a laissé libre cours au secteur privé pour imposer ses critères com­merciaux sur ces formes artistiques et en monopoliser le marché.

A une autre échelle, la « justice culturelle » peut s’appliquer, tou­jours selon Al-Ghazali Harb, aux plateformes de la production cultu­relle, comme les salles de cinéma, les palais de la culture, les clubs privés et publics, les manifestations culturelles, etc. Ce qui garantit une certaine justice dans le parrainage et l’encouragement de toutes ces plate­formes qui se complètent.

Cette justice peut également s’ap­pliquer au niveau géographique, et c’est de cette forme de justice que le ministre a parlé en évoquant les manifestations culturelles organi­sées en dehors de la capitale.

A mon avis, un autre aspect de cette question ne devrait pas être ignoré, tant il est important et urgent. Il s’agit de la justice sociale, dans sa dimension matérielle, celle qui concerne les moyens financiers des citoyens qui sont souvent le premier obstacle leur niant l’accès à la pro­duction culturelle. Qu’il s’agisse du prix d’un livre, d’une peinture, ou d’un billet pour l’Opéra.

C’est dans ce sens-là que notre Constitution a souligné l’absence de la justice culturelle. Pour la pre­mière fois dans l’histoire des Constitutions égyptiennes, la Constitution en vigueur a mentionné le droit à la culture comme l’un des droits fondamentaux du citoyen que l’Etat doit assurer.

J’ai eu l’honneur de proposer au comité des 50, qui a rédigé la nou­velle Constitution, d’inclure un cha­pitre sur les fondements culturels de la société, à l’instar des textes sur les fondements économiques et poli­tiques dans nos anciennes Constitutions. A ma grande satisfac­tion, ma proposition a été adoptée à l’unanimité, et pour la première fois, l’accès à la culture est devenu un droit constitutionnel.

Ainsi, l’article 48 de la Constitution stipule que « tout citoyen a droit à la culture. Ce droit est garanti par l’Etat qui en assure le soutien et qui permet l’accès aux divers produits culturels, aux diffé­rentes catégories du peuple, sans distinction quant à la capacité financière ou la situation géogra­phique ou autre. L’Etat accorde une attention particulière aux régions éloignées et aux catégories les plus démunies ».

Cet article tranche définitivement le débat, dont certains ne se lassent pas, et qui consiste à savoir si la culture est une marchandise qui obéit aux lois du marché ou un ser­vice que l’Etat doit garantir aux citoyens au même titre que l’ensei­gnement, le travail et le logement.

Dans les années 1970, au plus fort de l’ouverture économique, l’Etat avançait que la culture était une marchandise soumise à l’offre et la demande, et qui n’avait pas besoin d’être subventionnée. Ainsi, à la dernière année de la présidence de Sadate, le ministère de la Culture a été supprimé pour la première fois depuis la création de ce portefeuille en 1952, avant d’être rétabli au début des années Moubarak. Aujourd’hui, la Constitution stipule sans ambages que l’Etat est engagé à garantir le droit du citoyen à la culture ainsi que l’accès de tous les citoyens à la production culturelle.

En fait, l’égalité sans discrimina­tion de tous les citoyens à accéder à la production culturelle est l’aspect le plus important du concept de la « justice culturelle » mis en avant par le ministre de la Culture. Ceci implique que l’Etat est enga­gé— selon la Constitution— à garantir l’accès à la culture non seu­lement aux habitants du Sinaï, Marsa Matrouh ou la Nubie, mais aussi aux plus démunis, ceux inca­pables à se procurer le prix d’un livre, d’un billet de théâtre, que ce soit au Caire ou dans une province reculée.

Le concept de justice culturelle est une tentative louable du ministre de la Culture pour mettre en applica­tion le texte constitutionnel relatif au droit à la culture qui distingue notre nouvelle Constitution de toutes les Constitutions antérieures.

L’importance de ce concept res­sort sur un fond de passivité parle­mentaire, avec un Conseil de dépu­tés ridicule qui néglige sa première mission, à savoir la promulgation des lois complémentaires à la Constitution. Cette Constitution sans précédent qui, hélas, reste pri­sonnière des tiroirs .

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