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Le scénario destructeur des élections d'abord

Lundi, 04 mars 2013

Le proverbe égyptien dit que le raisonnable est celui qui apprend des expériences des autres. Que dire alors de celui qui n’apprend pas de ses propres expériences ? Surtout si ses expériences ont des répercussions catastrophiques.

Il y a près de deux ans, précisément le 19 mars 2011, un référendum a été organisé autour d’une déclaration constitutionnelle élaborée par un comité élu par le Conseil Suprême des Forces Armées (CSFA). Cette déclaration comportait des bombes politiques destructives, dont nous payons le prix jusqu’à aujourd’hui. La plus dangereuse était l’ensemble des articles ayant formé la feuille de route de la gestion du processus politique durant la phase transitoire. Ces articles stipulaient l’organisation d’élections parlementaires de l’Assemblée du peuple et du Conseil consultatif d’abord, puis l’organisation des élections présidentielles. Le Parlement, avec ses deux Chambres, devait ensuite choisir une assemblée constituante afin de rédiger la Constitution de l’Egypte.

Ces articles étaient porteurs de deux catastrophes. La première était le fait que les élections parlementaires précèdent la rédaction de la Constitution. En effet, cette catastrophe a déclenché une crise politique dont les répercussions ne se sont pas encore achevées. Il s’agit de la crise de la Constitution d’abord, ou les élections. La seconde fut que c’est le Parlement, avec la majorité amenée par les élections, qui a choisi les membres de l’assemblée constituante ayant rédigé la Constitution. Le résultat fut ce que nous vivons aujourd’hui : un échec politique, une ruine économique, une incapacité sécuritaire et une légitimité douteuse.

Au lieu d’une assemblée constituante élue par le peuple qui rédige une Constitution exprimant une véritable volonté populaire et réalisant la satisfaction de tous les Egyptiens ainsi que leurs espoirs en un nouveau contrat social et politique, puis l’organisation des élections du Parlement et du président à la lumière de cette Constitution, au lieu de cette logique tout à fait naturelle, la charrue a été mise avant le boeuf. C’est ainsi que le choix des élections en premier a été imposé.

La vision du courant de l’islam politique était soutenue par le CSFA. En effet, ce courant était le seul prêt à se lancer dans les élections parlementaires en l’absence du PND de Moubarak, disparu avec la chute de ce dernier. En saisissant l’occasion de la disparition de l’unique véritable concurrent, il était capable de réaliser une majorité écrasante au sein du Parlement. Cette majorité pouvait imposer son avis dans le choix des membres de l’assemblée constituante de sorte qu’elle ait la majorité.

De cette manière, ce courant était capable de rédiger la Constitution qu’il voulait et qui lui permet d’imposer un nouveau régime politique en Egypte, en concordance avec son projet politique.

Bref, une occasion historique s’offrait à ce courant, qu’il fallait absolument saisir et ne pas rater. C’est sûrement la raison pour laquelle il a transformé le différend autour de la déclaration constitutionnelle, notamment autour de la problématique de la Constitution d’abord, en une bataille destructive contre les autres forces politiques. C’est ainsi que le référendum autour des amendements constitutionnels s’est transformé en une bataille militaire.

Les leaders et les cheikhs de ce courant n’ont pas hésité à faire passer la réponse positive à ce référendum en une obéissance à Dieu et la réponse négative en un péché menant à l’enfer.

Au milieu de cette exploitation abusive de la religion dans la bataille du différend politique, la réponse au référendum fut positive. Cette réponse a amené l’Egypte et les Egyptiens à la catastrophe que nous vivons aujourd’hui. Les islamistes ont imposé une Constitution déformée ne répondant nullement aux ambitions des Egyptiens d’avoir un régime politique démocratique qui réalise la liberté et l’égalité et qui établisse une véritable séparation entre les pouvoirs.

Après ce long chemin corrompu qui a fatigué les Egyptiens et qui a placé le pays face à des choix catastrophiques, entre l’effondrement économique et sécuritaire et les invitations à la désobéissance civile qui gagnent presque tous les gouvernorats, après les manifestations « du million », les heurts sécuritaires et les crimes contre les manifestants, après les appels croissants à la chute du pouvoir, nous étions Censés tirer des leçons de ce qui nous est arrivé. Mais malheureusement, rien n’a été fait.

Au lieu de rassembler les morceaux d’un Etat qui se déchire, au lieu de déployer tous les efforts pour réaliser une entente nationale autour d’un agenda clair commençant par la formation d’un comité spécialisé pour la révision et la correction de la Constitution, au lieu d’effectuer un référendum autour de ces amendements, au lieu de former un gouvernement d’union nationale se basant sur la compétence et le pluralisme politique, au lieu d’élaborer une nouvelle loi pour l’organisation des élections parlementaires rassurant les Egyptiens quant à l’organisation d’élections libres et intègres qui forment un Parlement politiquement équilibré assurant à tous les Egyptiens le droit de participer effectivement au pouvoir ; au lieu de tout ceci, le président insiste à répéter le même scénario « des élections d’abord », ignorant toutes ces questions.

C’est ainsi que le président a surpris tous les Egyptiens en fixant une date très proche pour les élections parlementaires (22 Avril) ignorant tout ce qui se passe en Egypte, faisant peu de cas de l’inconstitutionnalité de la nouvelle loi électorale élaborée par le Conseil consultatif et du refus d’une grande partie des Egyptiens de la Constitution actuelle, qu’ils sont Censés respecter.

De plus, il n’a accordé aucun intérêt aux répercussions de l’éventuel boycott des élections au milieu des appels à la chute du pouvoir et à la désobéissance civile qui gagnent de plus en plus de terrain, sur une scène politique dramatique qui peut tout dévaster sur son passage. Les regrets ne serviront alors à rien et nous paierons tous le prix exorbitant d’une nouvelle édition du scénario catastrophique des « élections d’abord ».

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