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Pourquoi le Nobel de littérature a-t-il déçu ?

Lundi, 17 octobre 2016

La conclusion que l’on pourrait tirer du décerne­ment du prix Nobel de litté­rature au chanteur améri­cain Bob Dylan (75 ans) est l’impos­sibilité de prévoir à l’avance à qui ira ce prix. Toutes les spéculations qui précèdent annoncent que les noms des lauréats relèvent de l’absurdité. Pas une fois ces spéculations ne se sont révélées pertinentes. Pourtant, chaque année, à l’arrivée du mois d’octobre, nos journaux commencent à publier des listes de favoris qui comportent, bien entendu, les noms des « futurs lauréats ». Ensuite, comme d’habitude, les noms des vrais lauréats sont annoncés en dehors de toute liste et loin de toute prévision.

En fait, ceux qui publient ces listes, dont certains se répètent d’une année à l’autre, semblent ignorer les procé­dures de choix des lauréats. Tout d’abord, seules certaines institutions désignées par le comité du prix Nobel ont le droit de proposer des candidats. Celles-ci reçoivent une lettre de sollicitation accompagnée d’un formulaire pour indiquer le nom du candidat et les fondements de sa désignation.

J’ai déployé de grands efforts avant de parvenir à inclure l’Union des écrivains égyptiens parmi les institu­tions ayant le droit de proposer des nominations pour le prix Nobel de littérature. Ainsi, tous les ans, l’Aca­démie suédoise, qui fait parvenir son choix au comité du prix Nobel, a sous les yeux le nom d’un candidat égyptien.

Autre chose qu’il ne faut pas oublier : l’Académie suédoise garde ses archives secrètes pendant 50 ans, les nominations se font donc dans le secret. Si une institution dévoile le nom du candidat qu’elle a proposé, elle perd immédiatement et à jamais son droit de proposer des nomina­tions. D’où ma surprise lorsqu’il y a un certain nombre d’années, un col­lègue, écrivain et journaliste connu, m’a assuré connaître l’identité de la personne ayant proposé notre grand écrivain Naguib Mahfouz pour le prix Nobel, ajoutant qu’il s’était mis d’accord avec cette personne pour lui raconter les détails de cette nomina­tion !

Connaître d’avance les noms des lauréats est donc impossible. Et si l’on considère les listes des favoris arabes publiées tous les ans, avec bien entendu le nom du poète Adonis toujours en tête, on se rendra tout de suite compte que ces listes se basent sur les voeux pieux des parieurs plu­tôt que sur des informations. Tous les ans, les mêmes noms se répètent sans qu’aucun d’eux remporte le prix. Cela ne veut pas dire qu’ils ne le méritent pas, mais que nous ignorons tout simplement les procédures de choix qui rendent impossible toute spéculation.

C’est seulement un demi-siècle après leur nomination qu’on peut parler avec certitude des candidats, ceux qui ont remporté le prix ou les autres. Ainsi, aujourd’hui, on est en mesure d’assurer, en se référant aux archives de l’Académie, que le doyen de la littérature arabe, Taha Hussein, fut le premier écrivain arabe à être nominé pour le prix. C’était en 1949, et l’histoire, que beaucoup ignorent, mérite d’être racontée. La nomina­tion de Taha Hussein eut lieu un an après la guerre israélo-arabe de 1948 au cours de laquelle Israël s’est illé­galement emparé de territoires aux­quels la résolution de partage prise par l’Onu en 1947 ne lui donne aucun droit. La machine de propa­gande sioniste s’affairait alors à pro­mouvoir l’Etat naissant, tout en essayant de faire disparaître tout ce qui a trait aux Arabes et à leurs droits violés en 1948 et oubliés des médias internationaux.

Comme le montrent les comptes rendus des délibérations, que j’ai consultés dans les archives, Taha Hussein était largement en avance par rapport à ses pairs et était en passe de devancer son principal concurrent, le romancier américain William Faulkner, lors du vote. C’est là que certains eurent l’idée de rappe­ler une disposition du règlement qui permet de ne pas décerner le prix si aucun des candidats ne remplit les critères.

Ce qui s’est passé ensuite fut plus étrange que les rêves : Faulkner a été officiellement proclamé lauréat, et il a été annoncé que le prix lui serait décerné l’année suivante, étant donné que les candidats cette année-là ne remplissaient pas les critères ! Ainsi, les archives du prix Nobel indiquent que le lauréat du prix Nobel de litté­rature pour l’année 1949 est William Faulkner, et que le prix lui a été remis en 1950. Dans une tentative d’éluci­der cette histoire, je l’ai évoquée avec Sture Allen, secrétaire perpétuel de l’Académie suédoise, lors d’un voyage à Stockholm. Or, je n’ai pas eu de réponse satisfaisante pour cette affaire qui restera à jamais parmi les plus obscures dans l’histoire de ce prix qui existe depuis 1901.

Cette année aussi, les spéculateurs qui ont publié des listes de candidats ont été déçus comme d’habitude. Mais au lieu de reconnaître que ces listes étaient leur propre fabrication, ils ont préféré s’attaquer au comité du prix l’accusant de céder aux pres­sions américaines pour avoir décerné le prix Nobel de littérature « à un chanteur ». En fait, Bob Dylan n’a pas obtenu le prix en tant que musi­cien, mais pour avoir été, à travers ses textes, le porte-parole de toute une génération, et l’incarnation des mouvements anti-guerre du Vietnam des années 1960-70. Ses poèmes ont servi de slogans aux mouvements civils aux Etats-Unis durant les trois dernières décennies.

D’origine juive, Bob Dylan, de son vrai nom Robert Allen Zimmerman, est le poète des mouvements contes­tataires américains, quand bien même il le nierait. Il a publié plu­sieurs recueils de poèmes, un roman intitulé Tarantula, ainsi que ses mémoires. Comme l’a souligné, à juste titre, l’Académie suédoise, Bob Dylan a réussi à créer de « nouveaux modes d’expression poétique ». Une expression dont l’influence s’est maintenue tout au long de ses 50 années de carrière, et au fil de ses 100 millions de disques vendus.

Mais la raison principale pour laquelle certains n’ont pas apprécié le décernement du prix à Dylan, c’est notre tendance actuelle à dresser une barrière entre, d’une part, la littéra­ture, et de l’autre, les arts du spec­tacle comme la chanson, l’interpréta­tion, etc. Car pour certains, la littéra­ture se limite aux livres, même si notre patrimoine arabe n’a jamais connu cette séparation arbitraire. La poésie préislamique, par exemple, n’était pas imprimée dans des livres, mais récitée dans les marchés. De même que la poésie d’Ahmad Rami n’a pas perdu en valeur du fait qu’elle a été plus chantée que publiée. Peut-être ferions-nous mieux de traduire les chansons de Bob Dylan et d’étu­dier leur beauté poétique plutôt que de critiquer son choix pour le prix Nobel, ce choix qui s’est éloigné des noms qu’on a proposés et qu’on continuera sans doute à proposer les prochaines années .

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