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Le nouveau Moyen-Orient

Lundi, 18 février 2013

Dans le conflit et la polarisation actuels sur les notions de pouvoir et de sa légitimité, de nombreux intérêts nationaux sont fortement exposés au danger.

Je crains qu’on ne trouve plus rien à rassembler lorsque le conflit et la polarisation politiques s’achèveront. Il ne restera plus du pays que des ruines éparpillées. Je crains fort que les conflits que nous vivons aujourd’hui ne soient la réalisation du projet du nouveau Moyen-Orient. Nous vivons un état de démantèlement, de division, de bouleversement des notions et des priorités, et de renversement de tout ce que nous avons appris de nos luttes ces dernières décennies. Cela afin de bâtir une Egypte forte, pionnière, capable de diriger le projet d’une nation épanouie.

Le projet du nouveau Moyen-Orient avait été cité pour la première fois par Condoleezza Rice, lors de la guerre israélienne payée et soutenue par les Etats-Unis contre le Liban à l’été 2006. Elle a en effet déclaré que naîtrait un nouveau Moyen-Orient de l’utérus de cette guerre. Elle entendait par là une formule modifiée du projet du grand Moyen-Orient auquel avait appelé George Bush pour envahir et occuper l’Iraq en 2003. Cette guerre contre l’Iraq avait effectivement levé l’emblème du tracé des cartes politiques du Moyen-Orient selon les volontés et les intérêts américains, surtout les intérêts de l’entité sioniste.

Cette invitation à retracer les cartes signifiait la division des pays arabes ainsi que quelques pays avoisinants. Cette division remonte aux écrits de Thomas Friedman (un écrivain américain juif d’origine russe) dans le New York Times. Il avait écrit que le terrorisme arabe qui était parvenu aux Etats-Unis le 11 septembre 2001 n’était pas causé par le parti pris américain pour Israël, mais parce qu’il a appelé les pays arabes faibles. Selon lui, cette faiblesse reviendrait aux accords de Sykes-Picot qui ont divisé la nation arabe en Etats non homogènes du point de vue ethnique, religieux et confessionnel, et la solution serait de retracer les cartes et de produire des Etats plus homogènes et plus stables.

Le projet du nouveau Moyen-Orient de Condoleezza Rice était une alternative au projet du grand Moyen-Orient, mais selon d’autres visions directement liées à la guerre contre le Liban. L’essentiel était que le conflit arabo-israélien n’occupe plus la priorité dans la gestion des relations régionales et que la guerre contre le terrorisme devienne le conflit régional en remplacement du conflit arabo-israélien. Il s’agissait aussi de changer l’ennemi traditionnel de la région pour qu’il devienne l’Iran au lieu d’Israël du fait que l’Iran est le principal parrain du terrorisme. Le terrorisme regroupait là toutes les organisations et tous les partis de la résistance arabe, soit tous ceux qui s’opposent à Israël. Pour transformer l’Iran en ennemi, il était indispensable de faire exploser le conflit confessionnel sunnite-chiite entre musulmans que ce soit entre les pays ou au sein des pays, de sorte que disparaisse entièrement tout discours sur Israël et que les Arabes oublient complètement la cause palestinienne.

Cette invitation a imposé une nouvelle polarisation dans la région entre un axe modéré regroupant les 6 pays membres du Conseil de coopération du Golfe en plus de l’Egypte et de la Jordanie, et l’axe du mal regroupant l’Iran, la Syrie, le Hezbollah et les organisations de résistance palestinienne, notamment le Hamas et le Djihad islamique. Cette invitation a encouragé la ministre israélienne des Affaires étrangères de l’époque, Livni, à réclamer l’adhésion d’Israël à ce qu’elle a appelé l’alliance sunnite contre ce que le roi jordanien avait appelé le croissant chiite qui regroupe, selon cette ministre, l’Iran, l’Iraq, la Syrie et le Hezbollah au Liban.

Certains aspects de ce projet s’imposent au conflit politique actuel en Egypte. Au milieu de la polarisation entre les forces d’opposition qui regroupent la majorité des factions civiles et démocratiques, et les forces au pouvoir qui regroupent les factions du courant de l’islam politique, le conflit s’est transformé en une position hostile, injustifiée contre l’Iran d’une part, et contre la cause palestinienne et le peuple palestinien d’autre part. Cette dernière position a même pris la forme d’accusations injustifiées contre le mouvement de résistance islamique du Hamas.

L’hostilité à l’égard du mouvement du Hamas revient à l’hostilité contre les Frères musulmans du fait que le Hamas fait partie de l’organisation internationale des Frères musulmans. Cependant, cette hostilité s’est prolongée à tout ce qui est palestinien. C’est de là qu’émane le danger, car l’hostilité envers le peuple palestinien à cause de l’hostilité envers les Frères peut mener à un rapprochement avec l’entité sioniste partant du principe que l’ennemi de mon ennemi est mon ami. La position négative de l’opposition égyptienne envers la visite du président iranien, Mahmoud Ahmedinajad, pour l’Egypte dans le cadre de sa participation à la conférence de l’Organisation de la coopération islamique nous ramène au projet du nouveau Moyen-Orient avec ses objectifs dangereux. Cette position envers la visite du président iranien revient au fait que la visite est survenue alors que les Frères sont au pouvoir, partant du principe que l’ami de mon ennemi est mon ennemi.

Cette vision fort dangereuse s’impose aux positions de certaines forces politiques égyptiennes envers des causes importantes. Certaines sont considérées comme notre principale cause, soit la Palestine que nous continuons à considérer comme la principale cause de la nation arabe, alors que nous considérons l’entité sioniste comme notre ennemi stratégique. D’autres concernent la manière de gérer nos relations régionales selon la carte de l’équilibre des forces dans la région.

Le conflit politique interne autour du pouvoir et de sa légitimité avec les Frères musulmans ne doit en aucun cas porter atteinte aux causes stratégiques. La Palestine n’est pas la cause des Frères. La relation avec l’Iran est une décision nationale stratégique qui mérite une réflexion si nous continuons à croire que l’entité sioniste est notre ennemi stratégique. Car nous n’avons devant nous que la Turquie et l’Iran comme forces régionales, en plus de l’Ethiopie, que nous devons considérer comme des partenaires et des amis si nous ne pouvons pas les considérer comme des alliés.

Il est tout à fait naturel d’avoir des différends. Cependant, les questions stratégiques qui touchent notre sécurité nationale doivent rester éloignées du cercle du conflit, de destruction mutuelle entre le pouvoir et l’opposition pour que nous trouvions un point sur lequel reconstruire le pays lorsque se terminera ce conflit, et pour que nous ne devenions pas des outils pour la réalisation du nouveau Moyen-Orient auquel aspirait Condoleezza Rice .

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