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Les assassinats politiques

Lundi, 11 février 2013

Lorsque j’ai rencontré Chokri Belaïd, l’une des figures de l’opposition tunisienne, assassiné récemment à Tunis, nous avons prioritairement parlé de la scène tunisienne et de ses positions. Nous avons passé le temps dans l’un des cafés de la rue Habib Bourguiba, dans le centre-ville tunisien, en train de comparer la situation de son pays à celle de l’Egypte. Il tenait d’ailleurs à savoir les menus détails des événements qui se jouaient chez nous.

Mais ce qui me vient le plus à l’esprit aujourd’hui, au lendemain de son assassinat, ce sont des mots que j’avais négligés lors de notre rencontre. Belaïd parlait des assassinats politiques sans savoir qu’il en serait la victime dans le courant des quelques mois à venir.

La police de Tunisie avait pour la première fois tiré sur certains représentants du courant salafiste qui avaient agressé un policier. Ce fut le premier affrontement sanglant entre les deux parties. Un incident qui ne réconfortait par Belaïd d’autant plus qu’il considérait la division survenue entre le parti au pouvoir, d’obédience islamiste Ennahda, et le mouvement salafiste, au profit des forces de la révolution.

Belaïd disait que les événements politiques évoluaient dans le sens des assassinats. Il a parlé pendant quelque temps d’une constante que je connaissais effectivement et selon laquelle l’assassinat était une partie inhérente des croyances de l’islam politique. A son sens, si la croyance religieuse pivotait autour de Dieu et de satan, il va sans dire que tout ce qui n’est pas rangé aux côtés de Dieu, selon les tenants de cette foi, est nécessairement allié à satan. Comment donc, suivant cette logique, ceux qui dérogent à cette règle ne seront pas liquidés au nom de Dieu ? D’ailleurs, ceci a été la devise courante dans tous les assassinats connus tout au long de l’Histoire et qui ont touché même les amis du prophète.

Il faisait nuit et la légère brise marquait l’avènement de l’hiver. Belaïd a alors enfoncé sa casquette sur la tête et demandé une autre tasse de café français. Il me disait, alors en réplique d’une remarque que j’avais faite : Si les Frères n’avaient pas encore procédé aux assassinats, c’était parce qu’ils ne voulaient pas brouiller leur image de marque et celle de la droite modérée aux yeux de l’Occident. Mais, en revanche ils y recourront que ce soit chez nous ou chez vous après la stabilisation de leur situation. Pour la bonne et simple raison qu’ils croient profondément que l’assassinat est l’unique moyen dont ils disposent pour se débarrasser de leurs détracteurs. Ils ne détiennent ni l’argument valable pour répondre à notre mode de pensée, ni le programme politique alternatif qui propose des solutions aux problèmes de nos sociétés arabes.

Une fois le café posé devant lui, Belaïd l’a bu dans la rapidité. Quelques-uns de ses collègues sont venus le chercher pour aller à une rencontre, dont il m’avait parlé. Je suis alors retourné à l’hôtel, enregistrant ses remarques sur le cas tunisien. Je n’imaginais pas que ce que je n’avais pas noté sur l’assassinat, dont il avait parlé, deviendrait un événement majeur quelques mois plus tard.

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