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La personnalité juridique de l'année

Dimanche, 20 mars 2016

Nous nous arrêtons longuement devant des violations commises tantôt par des accusations d'atteinte à la religion, tantôt par des accusations d'atteinte aux moeurs qui sont d'ailleurs des crimes flous inexistants dans la Constitution.

Or, nous avons grand besoin de faire face à la campagne acharnée qui utilise la justice sous ces fausses accusations renforçant l'aspect religieux et fondamentaliste de l'Etat, censé disparaître avec la chute du régime des Frères musulmans. Une arriération qui risque de nous entraîner dans l›obscurantisme et le despotisme du Moyen Age. Ce même régime contre lequel le peuple s'est révolté le 30 juin 2013.

Le régime des Frères musulmans s›était attaqué aux intellectuels, aux écrivains, aux penseurs et aux artistes dès son arrivée au pouvoir. C'est ainsi que Mohamad Morsi dans son discours d'investiture a énuméré toutes les classes de la société dont il serait le serviteur, y compris les chauffeurs de tok-toks, sans faire allusion de près ou de loin aux différentes catégories d'intellectuels.

Puis se sont poursuivies les tentatives évidentes de viser les intellectuels. C'est ainsi qu'ont été lancés des appels pour couvrir les sculptures égyptiennes qui ont ébloui le monde entier. La littérature de Naguib Mahfouz qui jouit d'une estime internationale a été qualifiée de « la littérature de la prostitution et du cannabis ». La musique a été jugée illicite et le ballet d’obscène, et la liste s’est poursuivie poussant les intellectuels à organiser un sit-in au siège du ministère de la Culture pour y interdire l’accès au nouveau ministre nommé par les Frères.

Malgré toutes leurs tentatives, les Frères n’ont pas réussi à porter atteinte à la culture et à la civilisation égyptiennes. Qui oserait détruire le Sphinx ? Qui peut atténuer l’amour des Egyptiens pour Oum Kalsoum ou porter atteinte au doyen de la littérature arabe Taha Hussein ? Les Frères musulmans sont partis, et la culture de l’Egypte est restée grandiose face à toutes les offenses qui lui ont été adressées.

Aujourd’hui, une attaque acharnée s’est déclenchée contre la culture et les intellectuels les accusant d’atteinte à la religion ou d’atteinte aux moeurs en recourant à la justice pour consolider ces accusations dans une tentative de réussir là où les Frères ont échoué.

Certains juges se sont soumis à cette campagne et ont émis des verdicts condamnant les intellectuels, des verdicts qui contredisent la Constitution. Cependant, d’autres juges se sont dressés contre cette campagne qui porte atteinte encore plus à l’Egypte, à sa civilisation et à sa culture qu’aux artistes et aux intellectuels.

Dans ce contexte, j’aimerais faire l’éloge du juge Ihab Al-Raheb qui a émis un verdict de première instance acquittant le jeune écrivain Ahmad Nagui dans le procès intenté contre lui rendu possible par une loi inconstitutionnelle. L’histoire se souviendra de ce jugement comme d’un précédent juridique de référence.

Le tribunal a convoqué pour la première fois des hommes de lettres, à l’instar des procès d’ordre économique ou autres, où l’on a recours à des experts en la matière. C’est ainsi que le tribunal a convoqué l’ex-ministre de la Culture, Gaber Asfour, considéré comme l’un des plus grands intellectuels arabes, le célèbre romancier Sonallah Ibrahim, et moi-même en tant que président de l’Union des écrivains arabes.

Le juge a respecté le principe juridique selon lequel la Constitution entre en vigueur dès son approbation. Par conséquent, il n’a pas émis un verdict qui contredit la Constitution comme certains de ses collègues qui se sont basés sur d’anciennes lois non conformes à la nouvelle Constitution, sous prétexte que les lois complémentaires de celle-ci n’ont pas encore été promulguées.

Grâce à son agilité, le juge chevronné Ihab Al-Raheb n’est pas resté prisonnier des textes des lois actuelles qui contredisent la nouvelle Constitution interdisant les peines de prison dans les délits de publication. Il a plutôt émis son verdict conformément à la Constitution approuvée par le peuple sans attendre les législations du nouveau parlement. C’est pourquoi son verdict fut l’incarnation de l’esprit de la Constitution.

Le verdict d’acquittement émis par ce juge a établi une tradition juridique qui respecte la liberté d’expression et la liberté de pensée. Il est le prolongement logique du verdict historique émis par le juge Mohamad Anouar en faveur du doyen de la littérature arabe Taha Hussein il y a plus d’un demi-siècle.

Le juge Ihab Al-Raheb a respecté la Constitution et a émis son verdict d’acquittement dans une atmosphère juridique tumultueuse où certains juges poursuivent, pour le compte des Frères musulmans, la guerre contre les intellectuels, les écrivains, les penseurs et les artistes.

Je ne connais pas personnellement le juge Ihab Al-Raheb. Je ne l’ai rencontré que dans ce bâtiment délabré du complexe des tribunaux d’Al-Galaa où a été examiné le procès 9 292 de l’année 2015.

Dans ce bâtiment qui n’est pas à la hauteur du passé glorieux de la justice égyptienne, j’ai été convoqué pour apporter mon témoignage avec les autres témoins.

Notre témoignage a été mentionné dans les attendus du verdict d’acquittement de première instance, alors que l’emprisonnement de l’écrivain en question a eu lieu en vertu d’un verdict de deuxième instance basé sur les investigations d’un officier de police.

Partant d’une motivation purement objective, une motivation qui tient à la mise en vigueur de la Constitution et au respect de la justice égyptienne, je propose que toutes les personnes qui défendent les droits de l’homme, qui oeuvrent pour la protection de la Constitution et qui croient en l’idée de l’Etat civil, de considérer le juge Ihab Al-Raheb comme la personnalité juridique de l’année.

En effet, la protection des droits de l’homme, la défense de la Constitution et le renforcement des valeurs de la liberté, la justice et l’égalité ne se font pas seulement à travers l’affrontement de ceux qui violent ces valeurs mais aussi par l’estime de ceux qui les protègent .

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