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De la violence politique en Egypte

Lundi, 28 janvier 2013

Une fois de plus, l’Egypte se retrouve en proie à une violence aveugle, provoquant des dizaines de morts et des centaines de blessés. L’occasion était double, la commémoration du deuxième anniversaire du soulèvement du 25 janvier 2011 et l’annonce, le lendemain, du verdict de la justice dans le procès du massacre de 74 supporters du club de football d’Ahli, lors d’un match du championnat national en février 2012 contre le club de Masri à Port-Saïd. Les deux événements sont certes de nature différente, mais ils indiquent une propension grandissante à l’usage de la force, parallèlement à, ou à cause de l’effondrement de l’autorité de l’Etat, consécutif au soulèvement du 25 janvier. Le discrédit dont l’Etat et ses institutions font l’objet n’est certainement pas la conséquence de la seule révolte du 25 janvier. Il est également le produit de la chaotique période de transition, émaillée d’erreurs de parcours, et du fossé grandissant séparant les deux principaux protagonistes de la vie politique égyptienne : la mouvance islamiste, notamment les Frères musulmans et les salafistes, et le courant laïque, dont les forces révolutionnaires, composé de partis de droite et de gauche et de groupes politiques en tous genres.

Cette cassure entre les deux courants était des plus évidentes à la veille du deuxième anniversaire du 25 janvier, traduisant leurs intérêts divergents. L’opposition séculière ainsi que les forces révolutionnaires, qui avaient perdu toutes leurs batailles électorales (législatives, présidentielle, référendum constitutionnel) face aux islamistes, voulaient saisir cette occasion hautement chargée de symboles pour susciter une forte mobilisation populaire contre le régime tenu par les Frères musulmans et leurs alliés, les salafistes, et contre ce qu’elles considèrent comme sa dérive autoritaire et sa volonté de s’accaparer seul le pouvoir, au mépris de la démocratie et des idéaux de la révolution. Pour elles, il n’y a pour ainsi dire lieu de « célébrer » l’anniversaire d’une « révolution » inachevée, mais plutôt de manifester pour la poursuite de cette dernière et pour la réalisation de ses objectifs. Les protestations ont finalement pris une tournure nettement anti-régime. Sans qu’ils soient tous d’accord sur les objectifs à atteindre, à part celui, très large, de la poursuite de la révolution, les manifestants scandaient des slogans portant sur un large éventail de revendications : la révocation du procureur général nommé illégalement par le président, la modification (ou l’abrogation) de la Constitution rédigée par les islamistes, à l’exclusion des libéraux, l’arrêt de la « frérisation » des institutions de l’Etat et la chute du président Mohamad Morsi et du régime dominé par les Frères musulmans.

Pour leur part, les islamistes, qui assoient progressivement leur pouvoir, n’avaient évidemment aucun intérêt à participer à de telles manifestations. Pour eux, la « révolution », conformément à leur vision, est en marche. Les salafistes ont ainsi indiqué que les circonstances difficiles que traverse le pays n’autorisent ni manifestations, ni célébrations. Se plaçant dans un contexte de pré-législatives, prévues en principe en avril, les Frères musulmans, eux, ont préféré lancer à l’occasion une campagne de services sociaux destinés aux pauvres. L’objectif de la campagne, baptisée « Ensemble, nous construisons l’Egypte », est triple : offrir des soins de santé à « un million de patients », restaurer 2 000 écoles et organiser des marchés dans les quartiers populaires où se vendent des produits de première nécessité à des prix de gros. L’année dernière, à la commémoration du 1er anniversaire de la révolution, les deux mêmes camps, les Frères musulmans et l’opposition, se sont affrontés à la place Tahrir. Alors que les premiers, qui venaient de remporter les premières législatives post-révolution, voulaient célébrer l’événement, les seconds, déçus, insistaient sur la nécessité de poursuivre la révolution. Un an plus tard, le fossé entre eux s’est encore élargi.

L’objectif de la démonstration de force de l’opposition à l’occasion du 2e anniversaire du 25 janvier est de montrer au régime sa capacité de mobilisation populaire et par conséquent d’exercer des pressions sur lui pour qu’il fasse des concessions. Ainsi, au lendemain de la journée sanglante du vendredi, avec un bilan de neuf morts et de centaines de blessés, le principal bloc d’opposition, le Front du salut national, a posé, à l’intention du pouvoir, cinq conditions à sa participation aux prochaines législatives, notamment l’amendement de la Constitution, la formation d’un gouvernement de salut national avec pour mission la mise en oeuvre des objectifs de la révolution, le limogeage du procureur général. A défaut, le Front a menacé de poursuivre ses manifestations vendredi prochain et de réclamer la tenue d’élections présidentielles anticipées. Sur la défensive, face à l’extension de la violence, de l’insécurité et du désordre dans plusieurs provinces, le pouvoir a proposé la tenue d’un dialogue national pour discuter des dossiers controversés. Sceptique, l’opposition ne semble pas favorable à une telle initiative. Elle paraît y voir plutôt une manoeuvre dilatoire visant à faire baisser la tension, à faire perdre leur élan aux manifestations et à réduire ainsi la pression sur le pouvoir. Elle cite à l’appui le dialogue national qui a récemment réuni, à l’invitation de la présidence, le pouvoir et quelques partis proches de lui, mais qui n’a finalement abouti à rien. Les recommandations de ce dialogue, destiné à régler la crise née de la controverse sur la nouvelle Constitution, ont été finalement rejetées par le Conseil consultatif (Chambre haute du Parlement), qui tient temporairement le pouvoir législatif, jusqu’à l’élection d’une nouvelle Chambre de députés.

Les deux principaux camps de la vie politique en Egypte souffrent dans leur relation bilatérale d’un manque aigu de confiance et semblent cloîtrés dans leur propre logique, s’accusant mutuellement de tous les maux. Réagissant à la violence et aux troubles qui ont accompagné la commémoration du 25 janvier, les Frères musulmans ont ressorti la théorie du complot. Ils ont, en fait, porté la responsabilité aux « voyous », aux médias « trompeurs » et aux partis de l’opposition, en allusion à ce qu’ils appellent souvent les forces de la « contre-révolution », liées aux « résidus » de l’ancien régime. De son côté, l’opposition libérale, en minorité et incapable de tenir tête aux islamistes aux élections, recourt régulièrement à des mobilisations populaires, qui dégénèrent souvent, car incontrôlables. Certes, les manifestations sont un moyen d’expression, mais il n’est pas le seul, loin s’en faut. Peut-être sont-elles le plus facile. Le plus dur, mais indispensable, est de gagner la confiance du plus grannombrd’électeurs.Untravail de longue haleine qui se joue avant tout sur le terrain par des campagnes de sensibilisation et de services de proximité.

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