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Le danger des soukouk

Lundi, 21 janvier 2013

Je ne comprends pas pourquoi certains insistent sur le fait d’insérer la religion dans toutes les affaires de la vie quotidienne, alors que cela nuit au caractère sacré de la religion.

Le dernier aspect de cette ingérence concerne les soukouk (obligations financières islamiques) que le gouvernement a l’intention de lancer prochainement. Après le refus par l’Organisme des recherches islamiques, un comité de grands cheikhs et de Dar Al-Iftaa (institution religieuse chargée des législations) a été formé pour se charger de cette affaire, comme s’il existait un complot visant à semer la zizanie entre Al-Azhar et Dar Al-Iftaa. En effet, le grand imam d’Al-Azhar, le cheikh Ahmad Al-Tayeb, a fait part de son refus total de ce projet qui menace les actifs de l’Etat et les propriétés des particuliers. Malgré ce refus, on entend encore parler du lancement de soukouk, sans caractère islamique. Là, il faut s’arrêter sur plusieurs points.

D’abord, quel est le motif de cette hâte alors que l’idée des soukouk a été proposée dans un contexte obscur et sans étude approfondie ?

Ensuite, ces soukouk nous rappellent l’expérience amère des sociétés d’investissement qui, au nom de la religion, avaient usurpé l’épargne des citoyens et plongé les gouvernements consécutifs dans de profondes crises. L’expérience des sociétés d’investissement constitue l’un des plus grands désastres dans la vie de millions de citoyens égyptiens. Et il est curieux que les soukouk imitent cette expérience en ce qui concerne l’objectif et la référence religieuse islamique.

Par ailleurs, juste avant la révolution du 25 janvier, l’ancien régime avait tenté de faire la propagande d’un processus ressemblant à celui des soukouk, mais sans couverture religieuse. Cela a eu lieu quand le gouvernement a songé à lancer des soukouk pour les particuliers, annonçant que chaque citoyen obtiendrait un document prouvant sa possession d’une somme entre 300 et 500 L.E. sur les bons du Trésor.

A mon avis, l’opération actuelle concernant les soukouk est identique à celle des sociétés d’investissement et à celle des soukouk lancée par le gouvernement avant la révolution. L’objectif est le même : prendre l’épargne des citoyens et vendre les fonds de l’Etat. Il se peut que personne ne sache encore aujourd’hui qui est derrière le projet des soukouk islamiques. Est-ce le gouvernement ? Si oui pourquoi cela n’a-t-il pas été annoncé ? Quand le projet sera-t-il soumis à l’opinion publique ? Qu’en est-il de la loi discutée par le Conseil consultatif ? Vient-elle du gouvernement ou d’une source inconnue ? Mais le plus dangereux est ce groupe de cheikhs, qui a pris pour mission de défendre les soukouk.

De même, il existe une contradiction entre les différentes formes d’épargne auprès des institutions de l’Etat. Il est question de soukouk dont personne ne connaît la source. Et il y a également des certificats d’épargne promulgués par des banques, des bons du Trésor promulgués par la Banque Centrale, des obligations gouvernementales et enfin des actions vendues en Bourse. Quelle est la relation entre ces différentes caisses ? Les sources de chacune sont connues, sauf celles des soukouk. Personne ne sait sur quels marchés ils seront vendus ou achetés, ni leurs garanties si un citoyen veut les vendre ou récupérer leur valeur.

Il est clair que l’objectif essentiel de ces soukouk est d’attirer les dépôts bancaires des citoyens sur les soukouk islamiques plutôt que sur les certificats d’épargne. Et pour aboutir à cet objectif, on propage l’idée du caractère illicite des intérêts bancaires, alors que les soukouk seraient conformes à la charia. Malgré les dizaines de fatwas à ce propos, il n’existe aucun caractère illicite concernant les investissements bancaires. Cependant, il y a actuellement une dure attaque contre les banques pour obliger les citoyens à avoir recours aux soukouk.

Sans compter que personne ne connaît encore les projets chargés de promulguer ces soukouk. Est-ce des institutions déjà existantes ou bien de nouveaux projets qui n’ont rien à voir avec les anciens fonds qui en seront responsables ? Si les anciens fonds sont visés, alors nous revenons au projet de vente des fonds du pays que l’opinion publique a déjà refusé.

Et si l’objectif est de transférer les épargnes bancaires vers d’autres sources, c’est une procédure dangereuse et ses conséquences peuvent être catastrophiques surtout si l’on sait que l’épargne dans les banques égyptiennes a dépassé 100 milliards de L.E., une épargne qui appartient au peuple. Il faut donc imposer des restrictions pour le transfert de l’épargne vers des soukouk.

Par ailleurs, il ne faut pas introduire la religion partout, surtout que cette histoire de soukouk suscite une question tout à fait innocente concernant le droit des coptes à en acheter. Avons-nous besoin d’encore plus de divisions et de tensions entre les citoyens ? La couverture religieuse de ce projet l’empêche d’être un projet national, abstraction faite des couches sociales et des religions.

Et si l’objectif du projet des soukouk est de récolter de l’argent pour couvrir le déficit budgétaire et affronter la crise économique actuelle, cela signifie que le gouvernement actuel suit les mêmes méthodes de l’ancien régime pour duper le peuple, en commençant par la hausse des prix et en passant par les hausses d’impôts pour finir avec les soukouk. Dans ce cas, les soukouk ne constitueraient pas un projet économique productif qui couvrirait les besoins de l’Etat, mais un moyen rapide de sortir de la crise du déficit budgétaire.

Enfin, il existe un autre projet dont on commence à entendre parler et qui concerne la collecte de la zakat (aumône) auprès des citoyens. C’est un projet obscur auquel je m’étais opposé avant de me retirer de l’assemblée constituante chargée de la rédaction de la Constitution.

Je ne sais pas comment on peut penser à un tel projet alors que nous avons des lois fiscales de toutes sortes. Est-ce que cela signifie que les citoyens payeront la zakat en plus des impôts ? Et qui sera responsable de collecter la zakat et de la redistribuer ? Et qu’en est-il des citoyens coptes ?

De telles propositions faites sans études et soumises au gouvernement ou au Conseil consultatif (Chambre haute du Parlement) nécessitent des positions fermes. Surtout à cause du mélange entre la religion et la politique sur des questions qui doivent être tranchées par des spécialistes en économie et en gestion et non par des cheikhs. Surtout quand ses projets sont refusés par Al-Azhar.

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