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Des leçons tunisiennes

Lundi, 17 décembre 2012

Le leader du mouvement islamique Ennahda en Tunisie semblait être très sûr de lui-même en affirmant que le différend constitutionnel égyptien actuel ne se répétera pas en Tunisie.

Rached Ghannouchi ne craint donc pas un conflit autour de la Constitution, alors que l’assemblée nationale constituante travaille sur son projet depuis plus d’un an. Selon Ghannouchi, les différends autour du projet seront réglés de manière consensuelle. Cependant, certains de ces différends suscitent des polémiques bruyantes.

Ghannouchi n’aurait pas pu être certain de l’avenir de la voie constitutionnelle de son pays si ses collègues qui dirigent Ennahda n’avaient pas adopté depuis le début une méthode consensuelle malgré les pressions exercées par certains secteurs dans le mouvement pour s’accaparer de la situation.

C’est pourquoi l’expérience tunisienne dans la rédaction de la Constitution mérite d’être observée surtout que c’est en Tunisie que l’étincelle du Printemps arabe a eu lieu pour atteindre ensuite l’Egypte. 3 leçons importantes concernant l’entente nationale, le dialogue social et la charia peuvent être observées sur la scène tunisienne.

La Tunisie a entamé la rédaction de sa nouvelle Constitution dans un climat d’entente entre les forces islamiste, libérale et gauchiste. Cette entente a donc permis au conseil élu en 2011 d’élaborer le projet de Constitution et d’assumer en même temps le rôle du Parlement pendant un an, avant d’organiser des élections parlementaires. C’est pourquoi il n’était pas inquiétant qu’Ennahda obtienne la majorité des sièges de l’assemblée nationale constituante, bien que le mouvement ait pu s’allier avec un petit parti ou quelques indépendants afin de s’accaparer de l’Etat et du processus de rédaction de la Constitution. Or, le mouvement a tenu à instaure une entente nationale tripartite, se contentant de présider le gouvernement alors que la présidence de la République et celle de l’assemblée ont été du ressort de 2 autres partis, l’un libéral et l’autre gauchiste.

Cette entente a réalisé un climat favorable au processus de rédaction du projet de Constitution malgré la tension politique et sociale qui n’a pas atteint le niveau égyptien. Cette entente a protégé l’assemblée contre l’attaque et les pressions exercées par d’autres partis salafistes et libéraux. C’est une leçon importante qui assure l’importance de l’entente nationale pour toute démocratie naissante surtout en ce qui concerne sa structure constitutionnelle.

C’est grâce à cette entente que l’assemblée constituante en Tunisie a élaboré un agenda permettant non seulement de discuter de chaque article, mais aussi d’entamer un dialogue social sous le nom de « campagne nationale pour la connaissance de la Constitution ». L’assemblée tient à prolonger son travail pour garantir le maximum de dialogue social et a pris au sérieux ses possibles conséquences.

C’est ainsi que l’assemblée ne semble pas s’engager dans une course contre la montre pour assumer cette grande mission nationale. C’est pour cela que quand le délai a été atteint en octobre dernier, l’assemblée a demandé au président de la République de le prolonger de 6 mois. Et cela, sans craindre d’être attaquée puisque l’entente lui a procuré un soutien populaire. C’est là que réside la valeur réelle de l’entente qui garantit les facteurs nécessaires à l’action nationale dans les conditions difficiles qui accompagnent les étapes transitoires de l’histoire des peuples.

Dans ce climat d’entente, il était alors facile d’aller au-delà des grands différends idéologiques ou de les régler dans la tolérance. Ainsi, la question de la relation entre l’Etat et la religion n’a pas été sujette à différends dans l’assemblée constituante et la direction d’Ennahda a traité cette question dans l’esprit réel de l’islam, sans faire de la charia un sujet de propagande électorale ou politique. Et ce bien que des forces salafistes et des groupes extrémistes tentent d’impliquer le parti dans cette question.

C’est ainsi que le projet de Constitution tunisienne s’est limité à la détermination de l’identité de l’Etat dans le premier chapitre portant sur les principes généraux, stipulant que la Tunisie est un Etat libre, indépendant et souverain, dont l’islam est la religion et l’arabe la langue. Et l’article 4 stipule que l’Etat protège la religion, garantit la liberté de croyance et de pratiques religieuses ainsi que l’intégralité des lieux de culte. Comme il est noble cet Etat qui croit en l’islam et protège les autres religions et croyances en garantissant à leurs adeptes les pratiques religieuses sans aucune discrimination ! Et ce, tout en étant parfaitement conscient du caractère sacré des lieux de prière, en les éloignant de tout ce qui peut leur nuire, en particulier la propagande politique. Et encore une fois dans le chapitre des droits et libertés, le projet de Constitution assure la liberté de croyance et de pratiques religieuses.

A la lumière de cette compréhension noble de la charia, le projet de Constitution comprend de grands textes concernant les droits et libertés comme la protection des droits de la femme considérée comme un partenaire réel de l’homme dans la construction de la patrie. De plus, le projet stipule l’égalité des chances entre l’homme et la femme quant à toutes les responsabilités, tout en éliminant les formes de discrimination contre la femme. Ceux qui ont rédigé la Constitution et qui sont dans leur majorité des islamistes n’ont pas oublié de garantir le droit des citoyens à la diversité culturelle. Alors que nous vivons une crise réelle, il est important d’observer ces leçons constitutionnelles qui pourront nous servir demain si nous ne pouvons pas en profiter aujourd’hui.

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