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Enlèvement d’enfants, un crime qui rapporte

Chahinaz Gheith, Dimanche, 28 septembre 2014

Le kidnapping d'enfants devient une réalité inquiétante en Egypte. Alimenté par la situation sécuritaire instable, le crime laisse les parents des victimes dans le désarroi.

Enlèvement d’enfants, un crime qui rapporte
Moëmen Islam Kambar et Abdallah Hani, disparus depuis juillet dernier et dont la photo ne cesse de circuler sur la toile.

Ile vit plus. Son coeur de père est meurtri. Islam Kambar ne peut oublier cette date du 14 juin 2014. Ce jour-là, son fils Moëmen, âgé de 3 ans et demi, est enlevé alors qu’il jouait devant le domicile de ses grands-parents, à Messilha, un village situé dans le gouvernorat de Ménoufiya. Depuis, et malgré ses recherches inlassables, il ne l’a plus revu.

Tout a commencé lorsque ce pharmacien travaillant en Arabie saoudite vient passer des vacances en Egypte, en compagnie de sa femme et son fils. Comme c’est de coutume dans les provinces, les parents laissent leurs enfants jouer dehors. Il n’a fallu que quelques secondes pour que l’enfant disparaisse. Un témoin a assuré que l’enfant avait été enlevé par une mendiante. Depuis, plus de signe de vie du bambin. Un procès-verbal a été dressé par le père, portant le numéro 2826 et la photo de son fils diffusée dans les différents commissariats de police du pays. La police a procédé à une enquête pour déterminer les circonstances de l’enlèvement, mais les recherches se sont avérées infructueuses. Par ailleurs, aucune rançon n’a été demandée aux parents. « Il n’y a rien de pire que d’avoir son propre enfant kidnappé, c’est comme si l’on vous arrachait le coeur », dit Islam, dont la vie est devenue un calvaire. Et d’ajouter : « Si au moins on m’annonce que mon fils est mort, alors j’implorerai le bon Dieu pour qu’il me donne le courage et la patience de surmonter ma peine. Mais je sens qu’il est encore vivant. Personne ne sait où il se trouve ».

Ce père se bat depuis trois mois pour retrouver son fils. Il dit être allé partout : police, médias et même réseaux sociaux. Il a créé plusieurs pages sur Facebook dont « Allons chercher Moëmen », « Nous sommes tous Moëmen Islam » et « Moëmen va revenir ». La photo de cet enfant circule sur la toile avec la promesse d’une récompense de 20 000 L.E. à celui qui le retrouvera. Invité dans une émission télévisée sur les enfants disparus, ce père a supplié les ravisseurs de libérer son fils en ajoutant qu’il était prêt à se plier à toutes leurs demandes. « J’ai passé 35 jours à Choubra Al-Kheima dans la rue, sous les ponts, avec les mendiants, dans l’espoir de le retrouver ou d’obtenir quelques informations, mais sans résultat », fulmine le père au coeur brisé.

Islam n’est pas le seul à vivre un drame aussi terrifiant. La liste est longue et elle ne cesse de s’allonger, avec des parents et des proches qui souffrent le martyre. Omar Mohamad Kamel, 12 ans, a été enlevé alors qu’il jouait avec son vélo, dans le jardin de sa maison, située à la cité de Madinaty, à l’est du Caire. Des hommes cagoulés l’ont entraîné par force dans une voiture sans numéro d’immatriculation. Depuis, c’est le cauchemar. Ses ravisseurs ont téléphoné sur le portable de sa mère Aliya Heykal exigeant une rançon de 3 millions de L.E. Le même scénario s’est répété avec Youssef Al-Sayed Abdel-Rahmane (10 ans), qui a été enlevé dans la cité d'Al-Réhab, au Nouveau Caire. Celui-ci a été libéré après le versement d’une rançon de 150 000 L.E. Le petit garçon, encore traumatisé, dit avoir été menacé à l’arme blanche par son ravisseur avant d’être enlevé à la sortie de la zone des restaurants. « L’un d’eux m’a jeté dans une voiture de couleur grise et ils m’ont endormi. Arrivés à destination, dans une vieille maison, ils m’ont conduit dans une pièce où j’ai découvert que je n’étais pas seul. D’autres enfants étaient là, la plupart plus jeunes que moi. Ils m’ont demandé si mon père avait de l’argent », raconte Youssef.

La rumeur circule

Des histoires qui en rappellent d’autres, ayant plongé de nombreuses familles dans le désarroi et le désespoir. En effet, le rapt d’enfants est devenu une réalité inquiétante en Egypte. Ce crime abject a pris des proportions alarmantes ces derniers mois et menace la vie des enfants. De plus, la rumeur d’enlèvement d’enfants circule un peu partout. Au café du coin, au marché, dans les centres commerciaux, on ne cesse d’entendre cette phrase : « Faites attention à vos enfants ! ». Le bouche à oreille a bien fonctionné, boosté par la nouvelle technologie. Sms, et Internet via les blogs et les réseaux sociaux ont largement contribué à amplifier son impact. La blogosphère a trouvé du grain à moudre. Des groupes ont été créés dont « Tous unis contre le kidnapping », ou « Mobilisation contre le kidnapping de nos enfants ».

Des visages angéliques ne cessent de faire le tour de la toile depuis, suscitant émoi et indignation. Près de leurs domiciles, devant leurs écoles ou dans des endroits isolés, nombre d’enfants ont été victimes d’enlèvements orchestrés par des individus agissant généralement en groupe, à bord de véhicules. La plupart des auteurs de kidnapping interpellés font partie de bandes de malfaiteurs en quête de gains faciles. Toutefois, certains parents dont les enfants ont été kidnappés attribuent ces disparitions au développement des réseaux criminels officiant dans la mendicité ou le trafic d’organes. Afin d’éliminer cette idée, les organes de sécurité nationale ont démenti l’existence de tels réseaux, soulignant qu’aucune opération relevant d’un tel trafic n’avait jamais été enregistrée, et que l’existence de ces réseaux n’avait été ni découverte, ni confirmée. « Ces cas avérés ne peuvent être considérés comme un phénomène. Ce sont des cas isolés, dont seules les enquêtes en cours vont déterminer les causes exactes », affirme le colonel Ayman Helmi, conseiller médiatique au ministère de l’Intérieur au site électronique d’Al-Ahram, assurant que le but d’un rapt c’est d’abord la recherche d’un profit matériel qui est la rançon. Il y a aussi la vengeance en cas de litige, et l’enlèvement de l’enfant par l’un des deux parents. Cependant, le fait de tarder à le signaler à la police rend la tâche plus ardue. Pour le cas de Omar, l’enfant kidnappé à Madinaty, ses parents ont tout de suite signalé sa disparition. Et donc, une vaste opération de recherche a été lancée par la police. Cette dernière a procédé au contrôle des véhicules et des individus, bouclant ainsi toutes les entrées et sorties de la cité tout en mettant en place un dispositif de patrouilles et de barrages, afin de le retrouver. 18 heures plus tard, la police a réussi à localiser ses ravisseurs grâce aux communications téléphoniques et à libérer Omar. La bande de malfaiteurs impliqués dans l’enlèvement a été arrêtée. Selon le colonel Helmi, les services de sécurité multiplient les actions pour démanteler les réseaux de banditisme. Un réseau spécialisé dans l’enlèvement d’enfants dans le gouvernorat de Charqiya a été démantelé. Il était dirigé par une infirmière qui volait les nouveau-nés de l’hôpital où elle travaille, pour les vendre.

500 cas ces derniers mois

Cependant, les chiffres communiqués par le Conseil national pour la maternité et l’enfance montrent que le phénomène du kidnapping prend de l’ampleur. Selon un rapport publié par le conseil, et durant les trois premiers mois de l’année 2014, le numéro vert 16 000 a enregistré plusieurs actes de violence perpétrés contre des enfants. Le taux de meurtre a atteint 31,8 % contre 23,2 % de viols et 19,7 % de kidnapping. Quant à la Coalition égyptienne des droits de l’enfant, elle a enregistré 500 cas de kidnapping d’enfants ces derniers mois, avec demande de rançons, et 250 cas de viols. « Les enlèvements se sont multipliés et avec eux les rançons qui ont atteint la plupart du temps des sommes à 6 ou à 7 chiffres. La plupart des cas de disparition d’enfants ont été récemment enregistrés dans les nouvelles villes, là où il n’existe pas de postes de police, comme par exemple Madinaty et Al-Réhab au Nouveau Caire, ainsi que dans les gouvernorats de Haute-Egypte, connus par la propagation des armes », assure Doaa Abbas, secrétaire générale de la Coalition égyptienne des droits de l’enfant.

Une vision partagée par Yousri Al-Badri, journaliste des Faits divers au quotidien Al-Masry Al-Youm. Selon lui, ces gangs continuent à semer la psychose ces derniers mois dans le pays, en profitant du fait que la police est prise par la lutte contre les groupes terroristes. L’enlèvement d’enfants dont les parents sont fortunés a ouvert la porte à un chantage élaboré à grande échelle. Il suffit de trouver sa cible et s’assurer que les parents ont de l’argent pour planifier un kidnapping et demander une rançon. « Le plus grave c’est que les familles des enfants kidnappés préfèrent payer la rançon que d’avertir la police. Ce qui explique pourquoi 70 % des enlèvements ne sont pas signalés à la police », explique Al-Badri, tout en ajoutant que parmi les réseaux de banditisme spécialisés dans l’enlèvement des enfants au Caire, figurent les bédouins habitant la ville de Badr et la bande de Ezbet Al-Haggana à Madinet Nasr. Ces derniers ne cessent d’imposer des rançons aux habitants et aux entrepreneurs des sociétés.

« Réagir vite »

Certains experts attribuent cette recrudescence du kidnapping des enfants au crime organisé qui a pu bénéficier des mouvements d’infiltration aux frontières est et ouest avec d’importantes quantités d’armes acheminées via Gaza et la Libye. Sans oublier la dégradation des conditions sociales, la pauvreté et l’augmentation du taux de chômage. D’après le Dr Refaat Abdel-Basset, sociologue à l’Université de Hélouan, il y a une inertie officielle, et il pense que nombre de parents en souffrance organisent eux-mêmes la recherche et reprochent aux autorités de ne pas les soutenir suffisamment. « Réagir vite », deux mots qui, selon lui, pourraient sauver la vie à plusieurs enfants en Egypte. Une ligne directe, mais aussi des campagnes d’informations devraient être lancées dans tout le pays, afin de retrouver les enfants disparus le plus rapidement possible. « Tout se joue aux premières heures qui suivent l’enlèvement. On ne doit pas attendre 24 heures pour agir et mettre en place des dispositifs de recherche. Les plans de recherche immédiate doivent être mis en place, à savoir : diffusion de photos, installation de barrages, établissement de périmètres de sécurité, alerte à tous les niveaux à travers les médias, les réseaux sociaux ... », énumère-t-il.

Ayat Gawdat est mère d’une fille de 2 ans. Terrifiée par les nouvelles rapportées cycliquement sur les réseaux sociaux, annonçant la disparition mystérieuse d’un gamin ou son enlèvement par des personnes inconnues, celle-ci a décidé de sensibiliser les parents, leur demandant de faire attention à leurs enfants, notamment dans les endroits encombrés et les centres commerciaux. Elle a créé sur Facebook une page en arabe et en anglais portant le titre : « Campagne de lutte contre le kidnapping des enfants ». « J’essaie de créer une base d’informations en affichant les photos de tous les enfants kidnappés, surtout que la plupart des enfants qui accompagnent les mendiants sont des gosses kidnappés utilisés pour la mendicité », explique Ayat, tout en appelant les gens à réagir en cas de soupçon. « Les causes réelles de ces enlèvements ou disparitions restent en premier lieu le manque de vigilance de la famille, mais aussi la passivité des citoyens », dit-elle. Pour étayer ses propos, elle cite les cas de Abdallah Hani (3 ans), enlevé le 1er juillet 2014 dans le quartier Al-Hussein lors de la prière des tarawih. Bien que ses parents aient signalé sa disparition, depuis déjà un bon moment, les recherches n’ont abouti à rien. Un témoin a affirmé avoir vu l’enfant en compagnie d’un vendeur de mouchoirs de papier. Pleurant le sort de son fils disparu, la mère, qui vit un calvaire, n’a qu’un seul souhait, celui de le revoir. Elle dit passer ses nuits à pleurer, à contempler sa photo ou à se rendre dans sa chambre, fouiller son armoire pour sentir son odeur encore présente dans ses vêtements. Une manière à elle de le sentir encore en vie .

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