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Sans la Libye, Banawit ne vit plus

Manar Attiya, Lundi, 15 septembre 2014

Dans le village de Banawit, près de Sohag en Haute-Egypte, les habitants sont dans l'impasse financière. Alors que nombre d'entre eux étaient expatriés en Libye, ils ont dû abandonner ce pays à cause de la crise sécuritaire. Mais ils rêvent de retrouver cet eldorado pour subvenir aux besoins familiaux

Sans la Libye, Banawit ne vit plus
(Photo:Mohamad Abdou)

Un passage dans ses ruelles jonchées d’ordures et non éclairées, la nuit suffit pour savoir que les habitants de ce village, perdu au fin fond de la Haute-Egypte, vivent dans des conditions déplorables. C’est le village de Banawit à Sohag. Ses maisons en béton se dressent de manière anarchique, ses rues ne sont pas goudronnées. Bref, la pauvreté et l’absence totale de services et d’infrastructure frappent l’oeil. « Les responsables ont collecté de chaque famille 150 L.E. pour lancer un projet d’installation d’un réseau d’égout. Les ouvriers ont commencé les travaux de percement nécessaires et tout s’est arrêté là. Les habitants ont à nouveau été appelés à verser une somme mensuelle de 75 L.E. par ménage pendant 18 mois, afin de permettre à la municipalité de mener à bien son projet », s’indigne Ragab, maçon. Un appel qui a été ignoré par les habitants, dont la grande majorité vivent en dessous du seuil de la pauvreté, racontent les habitants.

La pauvreté n’est pas la seule singularité des villages de Sohag. Les conditions de vie précaires et le manque de services ont poussé des dizaines de milliers d’habitants de ce gouvernorat du Saïd à quitter leurs villages, pour travailler en Libye. Ouvriers, maçons, plombiers ou simples employés sont partis dans ce pays voisin, en quête d’une vie meilleure. Ils ont travaillé dans le domaine de la construction ou de l’artisanat.

Aujourd’hui, et avec les incidents en Libye, ces villageois ont été forcés à revenir. « La situation en Libye a privé de travail des milliers de travailleurs égyptiens, subvenant aux besoins de leurs familles. Sans compter ceux qui ne sont pas inscrits au ministère de la Main-d’oeuvre. Ce retour forcé a augmenté le taux de chômage à Sohag », affirme Mohamad Al-Dakrouni, responsable du bureau du ministère de la Main-d’oeuvre à Sohag.

« J’ai décidé de fuir la pauvreté et le chômage. J’ai passé 5 ans à chercher du boulot mais en vain, alors que je suis diplômé de l’institut d’agronomie. J’ai dû quitter mon pays pour aller travailler en Libye en 2007, où j’ai exercé le métier de maçon », confie tristement Al-Sayed Abdel-Mottaleb, originaire du village de Guéheina, à Sohag. Suite aux derniers incidents en Libye, il est rentré définitivement en Egypte. Al-Sayed n’est pas le seul à avoir cherché l’eldorado en Libye. Mais il a tout perdu.

Il travaillait comme journalier et gagnait 25 dinars par jour, soit l’équivalent de 200 L.E. « J’arrivais à mettre de côté l’argent du loyer, du téléphone pour appeler ma petite famille. J’envoyais les frais de scolarité de mes enfants, payais mes dettes et je subvenais à mes besoins », énumère Al-Sayed Abdel-Mottaleb, originaire du village.

Comme les autres villages de Sohag, Banawit est l’un des plus pauvres de la Haute-Egypte, où le taux d’exode rural a été de 60 % au cours des 20 dernières années. Al-Sayed, qui vient de rentrer de Libye, est toujours à la recherche d’un boulot. Il possède 6 qirates (un qirate est l’équivalent de 175 m2) de terre qui lui rapportent seulement 1 000 L.E. par an. « Je cultive le blé et le maïs et je ne travaille qu’en période de semailles et de récolte. Le reste de l’année, il m’arrive de travailler comme ouvrier agricole à la journée chez de grands propriétaires. Je touche 50 L.E. par jour. Une somme qui varie selon les saisons et les récoltes », dit Mohamad Gamil. Les agriculteurs manquent de carburant pour faire tourner leurs tracteurs. Les prix des produits alimentaires ont augmenté.

Comme beaucoup d’autres villageois, Al-Sayed est parti en Libye à la recherche d’un gagne-pain. C’était en 2003. Il y a travaillé de longues années mais il a été forcé de revenir il y a à peu près un mois. Avec l’argent qu’il a gagné en Libye, il a pu s’offrir un immeuble avec une vue sur les champs, où il a logé toute sa famille (sa mère, ses frères et soeurs, son épouse et ses 5 enfants).

Un choix difficile

Aujourd’hui, les habitants de Sohag sont devant un choix difficile. Doivent-ils rester en Libye avec la situation difficile dans ce pays ? Ou retourner dans leur village natal et retomber dans la pauvreté ? « La situation s’aggrave de jour en jour en Libye. Tous les Egyptiens ont quitté en catastrophe ce pays. Notre vie était menacée au quotidien. Tout le monde portait des armes, même les enfants », confie Hamdi.

D’après les récents rapports sur le développement humain en Egypte, le revenu moyen d’un habitant du Caire est trois fois supérieur à celui d’un habitant de Sohag. C’est ce que confirment les chiffres du Programme des Nations-Unies pour le Développement (PNUD). Et selon le rapport annuel de l'Organisme national de la mobilisation et des statistiques, 51 % de la population de Sohag est incapable de satisfaire ses besoins alimentaires, et 30 % des familles vivent avec moins de 170 L.E. par mois. Les villages de Sohag enregistrent un chiffre record de « démunis ». 61 % de leurs habitants vivent en dessous du seuil de pauvreté. 18,7 % des villages de Sohag sont privés de services de base (santé, éducation, électricité, télécommunications, centres de jeunesse, infrastructures et classes d’alphabétisation).

Et ce n’est pas tout. Le taux d’analphabétisme demeure élevé à Sohag, soit 39 %, selon l’indice du développement humain. Les filles comme les garçons doivent surmonter de nombreux obstacles pour accéder à l’éducation. Et le manque de ressources financières oblige les habitants à ne pas envoyer leurs enfants à l’école. « Il n’y a qu’une seule école primaire, et l’école préparatoire la plus proche se trouve à 5 km. Un trajet parcouru souvent à pied. C’est ce qui nous oblige à ne pas envoyer nos enfants à l’école », note Atta Al-Sohagui, qui habite Banawit, village dépendant de Maragha (au nord de Sohag), où les parents ne sont pas toujours persuadés de l’utilité de l’école. « Ma fille de 9 ans ne va pas à l’école faute de moyens. Mon fils aîné est en 5e année primaire. Je ne vais sûrement pas l’envoyer au cycle préparatoire, car il doit faire un long trajet à pied », confie Atta.

Le manque d’infrastructures se traduit par de nombreuses maladies chez les habitants du village. Les personnes âgées souffrent de maladies cutanées et d’ulcères. Les enfants sont particulièrement touchés : taux élevé de diarrhées, anémies, carence en fer et en calcium, maladies de la peau ainsi que de nombreuses maladies des yeux. Et avec tous ces problèmes de santé, il n’existe, dans ce village, aucun centre médical, pas même une pharmacie. « Si une personne tombe malade, nous devons prendre un taxi pour aller à l’hôpital public de Sohag, à 10 km d’ici », dit avec dépit Hamdi Abou-Taleb, habitant du village Mazara.

Hamdi rêve du jour où il pourra retourner en Libye. « Si je reste à Sohag, je vais rester au chômage et croupir à la maison comme les femmes », dit Hamdi. Il raconte que lorsqu’il était en Libye, il ne sortait jamais de la maison lors des manifestations, pour éviter le danger. Il ne pouvait pas se permettre de risquer sa vie pour pouvoir nourrir ses enfants et les élever.

Habitants perturbés

A Sohag, Hamdi n’est pas le seul à penser qu’il n’y a pas d’avenir pour les enfants. En fait, les habitants de Sohag sont aujourd’hui perturbés, ils souffrent de la pauvreté dans leur village natal et de l’instabilité en Libye, pays où ils travaillaient et où ils gagnaient beaucoup d’argent. Ils ont tous peur de l’avenir et se demandent comment ils vont vivre sans ressources, alors qu’ils sont tous soutien de famille. « Les responsables ne semblent pas se soucier de nos problèmes. Nous avons perdu tout espoir », poursuit Atta, qui a travaillé à Al-Baida, une grande ville située à l’ouest de la Libye.

En effet, la Libye a recours massivement à la main-d’oeuvre étrangère pour faire fonctionner son économie : le chiffre de 2,5 millions de travailleurs immigrés est le plus couramment avancé, dont 1 million d’Egyptiens.

Aujourd’hui, ces ouvriers au chômage ne peuvent s’empêcher de faire la comparaison entre leur vie ici et là-bas. « En Libye, nous étions bien rémunérés. Les hommes d’affaires libyens et les propriétaires d’usines aiment recruter les Egyptiens de Sohag. Car ce sont des ouvriers spécialisés et très robustes. C’est une main-d’oeuvre bon marché et silencieuse qui travaille dans des conditions difficiles sous une température qui avoisine les 45°C à l’ombre, c’est pourquoi le citoyen de Sohag est le bienvenu en Libye, et aussi dans les pays du Golfe », se rappelle Gabr, ouvrier. En attendant que la situation en Libye s’améliore, il vit au jour le jour, et tente de prendre son mal en patience.

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