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Sous un même toit, deux vies de misère

Hanaa Al-Mekkawi, Lundi, 18 août 2014

Ces couples ne partagent plus rien sauf leur logement. Ils décident ainsi de simuler cette unité pour des considérations sociales. Une hypo­crisie dictée par la peur du qu'en-dira-t-on dont ils payent le prix fort : celui d'un malheur profond des « époux ».

Sous un même toit, deux vies de misère
Certains couples font le choix de se séparer sans divorcer, seulement pour faire plaisir à la société. (Photo:Mohamad Maher)

Comme d’habitude, à 7h, le père accompagne ses enfants à l’école. A l’heure du déjeuner, toute la famille s’assoie autour d’une même table, puis passe au salon où le couple va dis­cuter avec ses enfants de quelques problèmes concernant leurs études ou leurs activités. Le soir, le père souhaite une bonne nuit à tout le monde, puis quitte l’appartement pour aller dormir dans un autre, situé à l’étage supérieur. Ce couple, qui n’a pas réussi à faire de com­promis, vit ainsi depuis plus de deux ans. Une solution qu’il a envisagée pour ne pas déstabi­liser ses enfants. Etre séparés de corps tout en vivant sous le même toit et en gardant tous les aspects de la vie familiale. « Les désaccords, les escalades de disputes et l’orgueil mal placé ont fait qu’il n’était plus possible de vivre ensemble. Mais comme nous avons deux enfants, nous avons décidé de continuer à assumer nos responsabilités sans divorcer », explique Mona, 46 ans, professeur d’universi­té. Après 18 ans de mariage, elle et son mari n’ont pas réussi à s’entendre : Mona est une femme cultivée à l’esprit ouvert, son mari est à l’inverse. Pour ce couple, la solution était de divorcer. Mais comme les enfants sont trop attachés à leur père, il a fallu à ce couple trou­ver une alternative au divorce. « Etre séparés de corps sans rompre définitivement le lien conjugal a été la solution pour ne pas pertur­ber les enfants. De plus, ni ma femme, ni moi, nous n’avons l’intention de nous remarier », dit Ahmad, 56 ans, ingénieur.

La séparation de corps autorise donc chacun à vivre séparément, mais aucun des deux n’a le droit de refaire sa vie, puisque le mariage n’est pas dissous. Se séparer de son conjoint sans recourir au divorce devient une alternative pour beaucoup de couples dont la vie conju­gale est devenue insupportable, ou pour d’autres raisons. Les couples qui ne veulent pas ou ne peuvent pas affronter le divorce sont de plus en plus nombreux, mais on ignore leur nombre.

Ces personnes, on les rencontre souvent chez les psychiatres, dans les centres de média­tion conjugale. « 60 % des cas que je reçois optent pour la séparation de corps. Quand les couples échouent à maintenir une bonne rela­tion, ils pensent automatiquement au divorce, mais beaucoup préfèrent vivre sous le même toit sans que le mariage soit dissous. Cette alternative à laquelle ont recours les conjoints peut être provisoire ou définitive », dit Alaa Morsi, psychiatre et conseiller conjugal. Il indique que la plupart de ceux qui ont décidé de se séparer, tout en vivant sous le même toit, ont des enfants. Ils veulent préserver ce cadre familial pour leurs enfants et assumer leurs responsabilités vis-à-vis de l’autre.

Jamais été heureuse

Rabab, 38 ans, fonctionnaire, est mariée depuis 12 ans. Un mariage traditionnel comme on en voit souvent. Son mari, plus âgé qu’elle de 5 ans, lui a fait subir de mauvais traitements dès les premiers mois de leur mariage. Durant ces longues années de mariage, elle n’a jamais été heureuse bien qu’elle ait eu deux filles avec lui. Comme Rabab a été éduquée de manière à être soumise, elle a continué à vivre avec son époux sans jamais demander le divorce. Car affronter la société avec un statut de femme seule ou divorcée est difficile. Mais depuis cinq ans, elle a pris la décision de s’éloigner petit à petit de son mari et de ne lui accorder que le minimum d’intérêt. « Mes amis et ma fille aînée n’ont pas cessé de me dire que dans mon cas, la seule solution est de divorcer, mais je n’ai pas eu le courage. J’ai sacrifié mon bonheur pour vivre dans un cadre familial qui m’aide à affronter la société », dit Rabab. Elle pense que garder son statut de femme mariée est bien plus important pour ses enfants que son propre bonheur. Son mari, au chômage depuis quelque temps, a accepté cette séparation puisque c’est Rabab qui subvient aux besoins de toute la famille, et donc elle n’est plus la femme soumise comme c’était le cas auparavant. Actuellement, Rabab passe les nuits dans la chambre de ses filles et ne par­tage avec son mari que les rencontres fami­liales. Cependant, elle essaye de compenser son échec personnel en remplissant sa vie avec différentes activités sociales.

Négligence, mauvais traitements, manque de communication et autres raisons peuvent mener les couples mariés à une vie monotone, difficile à supporter. Là, il y a deux choix à faire : garder le silence ou décider de rompre. Un choix bien difficile pour ceux qui ont décidé de se sacrifier pour leurs enfants. Sarah et Ahmad ont préféré ne pas divorcer, mais vivre ensemble comme deux étrangers qui partagent un même projet : celui d’élever leurs enfants. Bien que ce choix ait soulagé leurs parents qui étaient contre le divorce, Sarah constate, après deux ans de séparation, que la vie n’est pas aussi aisée. « Ma situation est ambiguë. Je suis mariée mais je vis en céliba­taire, et en même temps, j’assume les respon­sabilités d’une mère, c’est très confus », dit-elle. Ses parents sont contents de ne pas la voir divorcée, ses enfants aussi, puisqu’ils conti­nuent à vivre ensemble, et même son mari, puisqu’il jouit du cocon familial tout en ayant cette grande marge de liberté. Quant à elle, elle se sent perdue. « Je suis à la fois une maman et une femme mariée sans l’être. Je vis sous le même toit avec un homme que je déteste, c’est le prix à payer pour le bien-être de mes enfants », dit Sarah, 40 ans.

L’équilibre des enfants

Cette femme, son mari, leurs parents et tous ceux qui acceptent une telle situation avancent toujours le prétexte des enfants pour que le couple n’arrive pas au divorce. « C’est de l’hy­pocrisie, la société refuse de voir une femme vivre en dehors d’un certain cadre. Elle accorde plus d’importance à la forme des relations plus qu’au contenu. Résultat : les couples mènent une vie lamentable pour satisfaire la société, et c’est surtout la femme qui en paye le prix, car l’homme peut entretenir des relations avec d’autres femmes, même s’il est marié, et on lui pardonne, mais la femme reste en suspens. Elle n’entretient plus de relations sexuelles avec son mari, et entamer une relation avec un autre homme est un scandale tant qu’elle n’a pas divorcé », explique Imane Gamaleddine, psy­chologue.

Elle n’encourage pas le divorce, mais lorsqu’un couple arrive à un stade où la seule solution est de divorcer, c’est le choix à faire pour l’équilibre des enfants. « Ces créatures sensibles et intelligentes, on ne peut pas les tromper, ils comprennent qu’ils vivent dans une situation familiale anormale et compliquée, ils gardent le cadre d’une maison et d’une famille, mais sans âme », dit-elle.

« Mes parents m’ont obligé à la séparation parce qu’ils ne voulaient pas que je divorce de ma femme que je n’aime pas. Je me dispute chaque jour avec elle, ce qui a des conséquences désastreuses sur ma vie et mon travail », raconte pour sa part Sayed, chauffeur. Marié à sa cousine depuis 13 ans, il se trouve coincé avec une femme que ses parents ont choisie pour lui en raison de considérations matérielles. Et lorsqu’il a décidé de divorcer, ils ont refusé pour les mêmes raisons. Alors, il s’est éloigné du lit conjugal tout en continuant à vivre sous le même toit avec sa femme et ses trois enfants. Il lui adresse la parole quand cela est nécessaire, ne s’approche jamais d’elle, mais partage avec elle et ses enfants la vie sociale face au reste de la société. Sayed affirme que c’était la seule alter­native, car il ne pouvait pas assumer les coûts d’un divorce, et ses parents n’allaient pas accep­ter de l’accueillir chez eux. « Ainsi, je vis avec mes enfants et cette femme, en attendant que je puisse avoir les moyens d’avoir une seconde femme », affirme Sayed.

Alaa Morsi explique que de nombreux couples passent des années à vivre dans cette situation. Ils mènent une vie faite de simula­tion et d’hypocrisie sociale. « Ils ressemblent à une jolie branche d’arbre. Mais en fait, c’est du bois mort ».

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