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Pour voir le Mondial, il faut être riche

Dina Darwich, Dimanche, 06 juillet 2014

2 000 L.E., c'est à peu près ce que demande Al-Jazeera pour pouvoir suivre le Mondial. Pour réduire la facture, certains passent par des chaînes allemandes ou même israéliennes. Mais un point fait l’unanimité : regarder les matchs devrait être un droit pour tous.

Pour voir le Mondial, il faut être riche
Pour beaucoup d'Egyptiens, la Coupe du monde est la grande fête du football, même si l'Egypte n'y participe pas. (Photo: Mohamad Hassanein)

Pour voir le Mondial, il faut être riche
(Photo: Mohamad Hassanein)

Le Qatar veut juste irriter les Egyptiens. Quand un réseau de chaînes télévisées monopolise les droits de diffusion de la Coupe du monde et oblige le téléspectateur à verser une somme exorbitante pour regarder les matchs, cela reflète à quel point la politique peut avoir une influence sur tout, y compris le foot. Le pays qui a soutenu les Frères musulmans veut se venger du peuple qui les a éliminés », estime avec indignation Ahmad Metwalli, ingénieur de 34 ans et mordu de foot.

Ce dernier a déboursé tout l’argent de sa coopérative (système de collecte d’argent par rotation entre plusieurs individus) pour s’abonner. « La chaîne Bein a imposé des conditions drastiques de payement. Pour souscrire un abonnement, les téléspectateurs en Egypte doivent payer 2 100 L.E., cash et à l’avance, le système de crédit ou de payement par carte bancaire n’étant pas autorisé », avance-t-il.

En effet, la Chaîne Bein Sport a remplacé Al-Jazeera Sport suite à la position politique d’Al-Jazeera lors de la dispersion du sit-in de Rabea et son soutien aux Frères musulmans. La chaîne impose l’achat d’une carte à 1 000 L.E. et demande 700 L.E. pour voir le Mondial en plus de l’abonnement annuel. Ce qui veut dire que l’on doit débourser 2 100 L.E. pour voir la Coupe du monde, ce qui n’est pas à la portée de tout le monde. 40 % des Egyptiens vivent avec 2 dollars par jour, selon les chiffres du FMI.

Cette situation a provoqué la colère de l’Organisme de la protection des droits des consommateurs et de la lutte contre la monopolisation. Cet organisme a dénoncé l’attitude de la chaîne Al-Jazeera qui s’est accaparée le droit de diffusion au Moyen Orient et en Afrique du Nord, estimant que celle-ci a abusé de ce droit en obligeant les téléspectateurs à payer une somme exorbitante. L’organisme a obtenu d’Al-Jazeera un abonnement de trois mois pour éviter que ceux intéressés uniquement par la Coupe du monde n’aient pas à payer la chaîne pour une année entière.

Sur la façade du salon de Tamer, un coiffeur, le drapeau de l’Espagne côtoie celui de l’Egypte. Alors que l’Espagne a été éliminée dès le premier tour, elle reste la préférée de Tamer. Fan de foot, il fait des paris avec ses clients sur les équipes gagnantes. Les discussions vont bon train dans son salon. « L’équipe du Costa Rica nous a surpris », commente un client, Tamer lui répond « Les machines allemandes sont imbattables ». Un troisième client intervient : « Les Algériens ont été incroyables face à l’Allemagne ! ».

Malgré les divergences d’opinion, ils sont tous d’accord que le Mondial devrait pouvoir être suivi par tous.

Mais Al-Jazeera doit rembourser la somme qu’elle a dépensée pour acheter les droits. « Les droits de diffusion sont l’une des ressources principales de cette industrie », explique Karim Farouk, journaliste sportif. Et d’ajouter : « Au niveau local, Al-Jazeera déploie de grands efforts pour éviter tout piratage ».

Ruser...

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(Photo: Mohamad Hassanein)

Face à cette situation, chacun cherche à ruser pour suivre la Coupe du monde à moindre frais. « Il existe plusieurs moyens pour regarder les matchs sans passer par Al-Jazeera », confie Moetaz qui passe par une chaîne allemande. Sur la terrasse de sa villa, il zappe sur le satellite européen Hot Bird sur lequel la chaîne allemande ZDF diffuse gratuitement les matchs.

Mahmoud, un médecin, a, lui, opté pour le satellite Astra. C’est sur ce satellite qu’il a accès à la deuxième chaîne israélienne qui diffuse elle aussi le Mondial. « La chaîne allemande diffuse le match en allemand, ce qui m’empêche de suivre les explications des commentateurs. Par contre, Israël diffuse en arabe. Contre 200 L.E., le prix de la parabole, on peut suivre les matchs », se vante-t-il tout en poursuivant sur un ton sarcastique : « J’ai dû me forcer à suivre le Mondial sur une chaîne israélienne pour les beaux yeux de Messi ».

Cette guerre des chaînes a poussé Maämoun Fendi, professeur de sciences politiques à l’Institut des études stratégiques de Londres à réagir sur Twitter : « Le Qatar a acheté le droit de diffusion de la Coupe du monde pour le commercialiser alors qu’Israël le diffuse gratuitement. On est entre le marteau et l’enclume ! ».

Le Mondial a toujours été fortement suivi en Egypte. « C’est un divertissement bon marché. Cela permet de s’éclater, de dégager sa charge de colère contre les conditions de vie difficiles... Cette année, l’Egyptien semble avoir besoin d’un bon moment de relâchement après trois années de turbulence, sans compter le fardeau économique qui pèse sur ses épaules », note la sociologue Héba Nassif.

Les nouvelles du Mondial font les gros titres. En plein mois du Ramadan, on en parle même dans les mosquées. Durant la prière des tarawih, Mansour chuchote à l’oreille d’un autre que le cheikh va se hâter de terminer la prière pour que les gens ne ratent pas le match.

... ou pirater

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Les cafés, une solution pour voir les matchs sans trop dépenser. (Photo: Mohamad Hassanein)

Sur Facebook, une page intitulée Les Fans du Mondial donne les fréquences des chaînes satellites qui diffusent les matchs gratuitement, les sites Internet en direct, les moyens de déchiffrage et les applications sur portable à travers lesquelles on peut regarder les matchs.

« La chaîne Al-Jazeera nous traque. Elle tente de protéger ses droits en brouillant les sites Internet qui diffusent les matchs. Mais avec cette page, on trouve des solutions », confie Ahmad, un électricien de 25 ans.

A Madinet Nasr, les satellites poussent comme des champignons sur les toits. Des câbles de connexion relient les maisons à un bureau qui capte les matchs grâce à un décodeur télé. Contre 300 L.E, Khaled arrive à pirater les ondes de Bein Sport, soit 6 fois moins que la somme exigée par Al-Jazeera.

Khaled ne se sent pas coupable. Selon lui, le monopole des droits de diffusion est injuste. Pour lui, le Mondial devrait être accessible à tous.

Le business du piratage prospère à l’occasion de la Coupe du monde. A Madinet Nasr, des bureaux de relais poussent un peu partout. Chaque bureau s’occupe d’un carré d’immeubles restreint car les câbles doivent être reliés directement aux appartements depuis le bureau de relais.

Mohamad, propriétaire d’un de ces bureaux, n’est pourtant pas satisfait du marché. « On a doté les cafés, les salons de coiffure et les appartements de jonctions afin que les images leur parviennent. Alors qu’on souscrivait entre 500 et 600 abonnements, cette année on a fait le quart : environ 200. Et le prix de la jonction a augmenté de 150 L.E. à 300 L.E. », dit-il

Autre problème : « Autrefois, on travaillait avec le système du sharing ou partage. On utilisait une seule carte pour relier 5 appartements. Cette année c’est différent. La chaîne s’est rendu compte de la ruse et il faut désormais une carte par appartement », poursuit Mohamad qui ajoute que les coupures d’électricité n’arrangent rien au problème.

Au centre-ville, les cafés autour de la Bourse sont en effervescence. Un écran géant trône en bonne place et une pancarte invite les passants à s’attabler : « Viens et réserve ta chaise avant qu’un autre ne la prenne ».

Taha, garçon de café, se faufile entre les tables avec agilité. Il répète à ses clients qu’ici le foot est pour tout le monde, et que regarder les matchs est gratuit. Mais, il confirme qu’il est obligatoire de consommer. « On a dû augmenter le prix des boissons cette année. L’abonnement nous a coûté cher, sans compter que certains matchs passent à minuit. Cela veut dire une consommation supplémentaire d’électricité et de main-d’oeuvre. On est contre la monopolisation mais on doit pouvoir couvrir nos frais. Il n’est pas question de perdre de l’argent », conclut-il d’un ton ferme .

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