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La parole est aux citoyens

Dina Bakr, Mardi, 24 juin 2014

Depuis quelques mois, des espaces sont créés sur la toile ou dans les programmes télévisés permettant aux citoyens de s'exprimer sur les décisions gouvernementales. Sans grands résultats.

Facebook et Twitter

L’émission Kalam Al-Nass (paroles des gens) passe en direct. « Nous attendons vos commentaires à travers les numéros affichés sur l’écran. Si vous êtes contre la surveillance par les autorités des réseaux Facebook et Twitter, n’hésitez pas à nous téléphoner », lance Mohamad Saïd Mahfouz, le présentateur. Les appels se succèdent et les commentaires aussi. Safia, une téléspectatrice et femme au foyer, exprime son avis et pense que cette surveillance est nécessaire à un moment aussi critique. Alors que d’autres sont contre et trouvent que c’est un retour en arrière. Cette émission qui passe le jeudi et le vendredi soir est regardée par beaucoup de responsables, ce qui leur permet de répondre en direct aux critiques. « Dans cette émission, on ne fait pas de distinction entre les gens, et ceux qui nous contactent le font spontanément », poursuit Mahfouz en ajoutant qu’il est temps que le citoyen fasse son apprentissage de la démocratie, par le biais des médias qui sont ouverts à tout le monde.

En effet, après la révolution du 25 janvier, nombreux sont les canaux qui ont été créés pour permettre au citoyen de s’exprimer sur des décisions prises par le gouvernement, les projets de loi ou sur la politique adoptée par certains ministères. Une approche nouvelle qui semble vouloir associer le citoyen à la prise de décision.

Facebook et Twitter
Des pages Facebook ont été créées pour recueillir l'avis des citoyens.

Aujourd’hui, beaucoup d’émissions ont décidé de consacrer une partie de leur temps aux interventions et propositions des téléspectateurs. Et ce n’est pas tout. Certains institutions et ministères ont ouvert des pages Facebook ou Twitter pour recueillir les critiques des citoyens. Des réunions sont organisées avec les responsables invitant les jeunes à participer.

Le but est de permettre aux gens de s’exprimer afin que les responsables puissent les entendre et réagir. « Il arrive que le gouvernement veuille tester l’opinion publique à propos de certains projets de loi pour être sûr que les décisions en cours ne seront pas rejetées par la rue », dit Mahfouz.

Une simple tournée sur Internet montre cette tendance. Les portails du gouvernement égyptien, des ministères des Finances et de l’Intérieur, du Conseil national de la femme et d’autres viennent de créer des espaces permettant aux citoyens de réagir.

La période qui a précédé la rédaction de la Constitution avait été aussi marquée par une contribution des citoyens sur les réseaux sociaux et les chaînes satellites. Mais outre l’espace cybernétique, des comités « d’écoute » ont été formés pour recueillir les points de vue des citoyens sur certaines questions. Par exemple, un comité a été formé pour la rédaction de la Constitution et l’initiative a été baptisée Ekteb dostourak beidak « rédige ta Constitution ».

Mahmoud, assistant social, a participé à l’un de ces comités et a présenté une liste de propositions sur les droits des enfants réclamant qu’ils ne soient pas jugés devant des tribunaux militaires, et un meilleur traitement pour eux dans les maisons de correction. Une contribution qui, d’après Mahmoud, s’est reflétée dans plusieurs articles de la nouvelle Constitution.

Mais, parfois c’est la déception qui est de mise. Sameh Mahgoub, poète et journaliste qui présente un programme sur la chaîne Nile Culture a été invité à l’un de ces comités, pour discuter de la liberté d’expression dans les médias. « J’étais plein d’enthousiasme, j’ai préparé une liste de propositions mais celui qui animait cette rencontre n’a donné la parole qu’aux gens très connus. J’ai senti que j’étais invité à un show. J’ai été extrêmement déçu », précise Mahgoub.

Facebook et Twitter

Ce jeune présentateur n’est pas le seul à croire que tout cela n’est qu’un décor pour embellir l’image de l’Etat.

Mohamad Hassan, comptable, a fait lui aussi des propositions sur les blogs de différents ministères. Lui qui a fait des études sur la réforme de l’enseignement a donné son point de vue sur la question des leçons particulières qui absorbent une grande partie du budget de la famille sans compter que les professeurs sont exempt d’impôts. Mais sa proposition n’a jamais été prise en compte et cela fait trois mois qu’il attend.

La page Facebook du ministère des Finances compte plus de 152000 abonnés. La plupart d’entre eux sont des citoyens qui veulent s’exprimer sur des décisions qui se rapportent à leur vie quotidienne comme la hausse des prix, les subventions, la crise de l’énergie et du carburant.

Hassanein a envoyé des centaines de propositions sur la page Facebook du ministère des Finances. Bien qu’il considère Facebook comme un outil formidable pour recueillir les idées, il est sûr que ses messages ont été jetés à la poubelle. La preuve, selon lui, est qu’« aucune décision prise par le gouvernement ne tient pas compte des tracas, des soucis et des besoins du citoyen. Il suffit de voir les dernières lois promulguées par le gouvernement pour constater que le citoyen ne figure pas dans les priorités de l’Etat », explique Hassanein. D’après lui, les décisions les plus importantes et qui touchent le plus les citoyens sont mises en application sans se soucier des réactions des gens.

Afaf Al-Sayed, activiste et romancière, explique que cette façon de faire n’est pas nouvelle. Les gouvernements qui se sont succédé voulaient faire sentir aux citoyens qu’il s’agit d’un vrai dialogue. Elle rappelle qu’à l’époque de Moubarak, il y avait aussi des réunions avec les membres du PND (ancien parti national démocrate), ou ceux de l’association Guil Al-Mostaqbal (la génération de l’avenir) présidée par le fils de l’ex-président, Gamal Moubarak. Mais c’était toujours un dialogue sélectif qui ne débouchait sur rien de positif pour le citoyen. « Chaque régime annonce une participation des citoyens, dans la prise de décision, mais il ne reste de ces idées que des slogans », affirme Youssef Al-Qaïd, écrivain. Fahd Jahine, fonctionnaire dans une banque et l’un des fondateurs du parti d’Al-Gabha Al-Democratiya (le front démocratique) voit les choses dans cette même perpective. Il a assisté à plusieurs réunions avec des responsables et a tiré sa conclusion. « l’Etat veut l’accord du peuple et non pas son avis », souligne Jahine qui a assisté à l’un de ces comités.

Citoyens tenaces

Mais, le citoyen n’est pas prêt à céder. Si les responsables recourent à cette astuce pour se faire de la propagande à propos de décisions ou de lois, le citoyen, lui, est déterminé à se faire entendre. Ces citoyens qui ont été à la base de 2 révolutions, celles du 25 janvier 2011 et du 30 juin 2013, refusent désormais des lois ou des décisions qui les placent en marge de la société. « C’est durant la révolution du 25 janvier que j’ai senti que j’étais dévouée à mon pays et j’ai réalisé que mon opinion avait du poids. Pour la première fois, le concept de citoyen est apparu. L’Etat et le monde entier ont senti la capacité de l’Egyptien à changer les choses, à mettre fin à la dictature », lance Afaf Al-Sayed, activiste.

Hani Abdel-Méguid, 35 ans, avocat, voit que les choses ont changé. « Le citoyen est plus conscient de ses droits et surtout du concept de justice sociale car il ne suffit pas d’avoir un bon revenu, il faut également avoir cette égalité des chances dans les offres d’emploi et punir la discrimination dans le domaine professionnel », explique Abdel-Méguid.

Un avis partagé par Karima Al-Héfnawi, activiste et membre du comité de défense des droits aux soins adéquats. Elle considère que les grèves et les sit-in qui ont été organisés par les médecins et pharmaciens ont réussi à faire pression sur différents gouvernements et ont été une carte de pression efficace. « Le fait que la société soit d’accord sur une loi signifie la fin des troubles sociaux et de la polarisation politique », explique Al-Héfnawi. Pour elle, un vrai dialogue avant de promulguer une loi arrange aussi bien le pouvoir que le citoyen. Ce dernier doit recueillir tout de même les bénéfices des 2 révolutions.

Aujourd’hui, le mot-clé est de nouveau le citoyen. C’est à lui de faire réussir cette expérience démocratique et de prouver qu’il est un véritable partenaire dans la prise de décision.

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