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Ces femmes laissées-pour-compte

Dina Darwich, Dimanche, 27 avril 2014

Il existe 2,1 millions de femmes ouvrières en Egypte. La plupart travaillent dans des conditions difficiles et souffrent des inégalités et de la discrimination.

Ces femmes laissées-pour-compte
(Photo: Ahmad Chehata)

A 15h30, la ville d’Al-Mahalla Al-Kobra, connue pour son indus­trie du textile, prend un air de fête. C’est l’heure de la sortie des ouvriers. Une masse de travailleurs se rue vers le portail. Entourée d’un groupe d’ouvriers, Widad Al-Demardach, 45 ans, est comme une étoile dans le firmament de Mahalla. Elle ôte sa blouse bleue et le voile qui recouvre ses cheveux et dit au revoir à ses collègues. « C’est ma tenue pudique qui me permet de gagner ma vie et garder ma dignité », dit-elle avec fierté. Et d’ajouter : « Devant ma machine, alors que mes doigts glissent entre les fils, je me sens comme une reine, fière d’être un élément productif dans mon pays », poursuit Widad qui a été choisie par le Washington Post parmi les 150 femmes les plus audacieuses dans le monde à l’occasion de la Journée mondiale de la femme.

Cette ouvrière qui a entamé sa carrière à l’âge de 15 ans est le reflet de sa ville natale. « J’appartiens à une famille nombreuse, composée de 6 enfants dont 3 ont eu la chance d’achever leurs études. Le reste, dont moi-même, n’avait pas eu la chance de dépasser le stade de l’école primaire. Très jeunes, nous avons commencé à travailler dans cette usine », dit-elle. Dans sa famille, le métier d’ou­vrier se perpétue de père en fils. « Je considère l’usine comme ma propre maison. Mon amour pour cette machine, je l’ai hérité de mon père, et ses conseils précieux ont été d’une grande utilité pour moi. Il m’a toujours recommandé de préserver chaque fil et d’aimer cette machine qui est devenue aussi précieuse que mes yeux », poursuit-elle.

C’est également ici, dans cette usine, que son frère a perdu la vie suite à un accident de travail.

Militante, Widad Al-Demerdach a joué un rôle très important lors des trois grèves qui ont eu lieu dans la ville de Mahalla en 2006 et 2008, sans oublier le sit-in organisé deux jours avant la révo­lution du 25 janvier, devant le palais présidentiel, au Caire, suite à un licenciement abusif.

Widad est devenue un exemple de résistance pour ses collègues qui avaient perdu tout espoir. « Même si elle avait obtenu un jugement en sa faveur, la direction lui interdisait l’accès à l’usine », lance cet ouvrier, membre du syndicat.

« Où sont les hommes, les femmes sont là ». C’est le slogan utilisé par Widad lorsqu’elle veut mobili­ser les ouvriers. Sur les rails de chemin de fer qui longent l’usine, Widad s’arrête pour discuter avec un collègue. Elle lui conseille de réclamer à la direction son droit à l’embauche après une période d’essai satisfaisante. Un autre lui demande de lui faire les calculs de sa maigre retraite, après plus de 40 ans de labeur. Elle n’hésite pas également à se chamailler avec la surveillante qui a humilié l’une de ses collègues.

En fait, Widad n’est qu’une ouvrière égyp­tienne qui veut faire bouger l’eau stagnante et améliorer le statut d’environ 2,1 millions d’ou­vrières en Egypte, selon les chiffres du ministère de la Main-d’oeuvre.

D’après Mohamad Al-Qalioubi, président de l’Association des investisseurs et exportateurs de la ville d’Al-Mahalla Al-Kobra et ex-président de la Bourse, le secteur industriel compte 6 mil­lions de travailleurs, les femmes représentent environ 35 % de ce secteur aussi important que celui de l’agriculture (un secteur qui compte souvent sur la femme comme élément productif). L’industrie textile attire le plus de femmes, 800 000 à peu près, soit le tiers de la force labo­rieuse dans les usines. Ce secteur demande une main-d’oeuvre bon marché et sans grande compé­tence.

Si Widad incarne la femme audacieuse qui lutte pour ses droits, ce n’est pas le cas d’autres ouvrières qui rasent les murs pour survivre. Les ateliers dévoilent les problèmes et les revendica­tions d’une catégorie sociale marginalisée. Dans son dernier film intitulé Fatat Al-Masnaa (la fille de l’usine), le réalisateur Mohamad Khan décrit les souffrances des femmes dans les usines. « La scénariste a vécu pendant deux semaines dans une usine pour être proche de ces ouvrières. La préparation du film a nécessité deux ans de tra­vail. Nous avons choisi ces femmes parce qu’elles représentent une catégorie laborieuse et margi­nalisée, et sont souvent soutien de famille », explique Mohamad Khan.

Inclinée devant son outil de travail, le quoti­dien d’Imane Abdel-Raouf est rythmé par le bruit de sa machine. Pas un moment de répit pour cette ouvrière qui travaille de 8h jusqu’à 19h. Elle doit confectionner le maximum de pièces pour bénéficier de sa prime de rendement. Pas question pour elle de se rendre aux toilettes en dehors de la pause, car elle risque de se voir retirer la moitié de sa rétribution quotidienne. C’est seulement durant la pause de l’après-midi, qui ne dépasse pas les 30 minutes, qu’elle tente de prendre son souffle. Elle prend son repas, boit vite un verre de thé et rejoint sa machine à l’heure. Tout retard peut l’exposer à la répri­mande du chef d’atelier. « On a l’impression d’être dans un atelier d’esclaves. Nous devons obéir, faire profil bas, sinon c’est le chômage. Dans cet atelier, la plupart des femmes sont des veuves ou des divorcées, c’est-à-dire des sou­tiens de famille. On est obligée de travailler en silence car on peut se retrouver du jour au len­demain femme de ménage. Pour nous, le statut d’ouvrière, même si le salaire est dérisoire, est bien plus prestigieux », résume Imane avec phi­losophie. Elle relate l’histoire d’une ouvrière qui a reçu une gifle du chef de production pour n’avoir pas réalisé le rendement requis. Cette femme n’a pas osé porter plainte craignant la perte de son travail. « Les atteintes aux droits des ouvrières n’en finissent pas, et la direction n’autorise pas les congés de maternité. La plu­part des ouvrières ici ne sont pas embauchées à plein temps. Elles travaillent avec des contrats temporaires », précise Imane.

« Dans le secteur privé, les usines n’aiment pas trop recruter des femmes ouvrières à cause des congés de maternité payés par l’entreprise en vertu de la loi. Dans ces usines, il n’est pas question de ralentir la production. Beaucoup de femmes sont poussées vers la retraite anticipée car on estime qu’elles sont moins rentables que les hommes », explique Fatma Ramadan, res­ponsable du dossier des ouvriers à l’Initiative égyptienne des droits personnels et membre au bureau exécutif de l’Union égyptienne des syn­dicats indépendants. Fatma affirme qu’à l’usine Al-Nil pour le tissage du coton, le nombre d’ou­vrières a baissé de 3 000 à 200 en l’espace de quelques années. « En continuant sa politique de privatisation, l’Etat envoie les ouvrières à la rue. Dans le secteur privé, elles font l’objet de nombreuses discriminations », poursuit Ramadan.

Ces femmes laissées-pour-compte
Le secteur du textile emploie 800 000 femmes, le tiers de la force ouvrière dans les usines. (Photo:Ahmad Chehata)

Le bruit du moteur bourdonne. Siham saisit une pile de nappes entassées devant elle et court la déposer chez sa voisine, puis retourne rapide­ment à son poste de travail. Aujourd’hui, avec sa collègue, elles doivent faire des heures supplé­mentaires pour achever une commande. Elle espère augmenter son salaire pour atteindre 300 L.E. par mois. « Nous souffrons d’une discrimi­nation flagrante en ce qui concerne les revenus. Le salaire de base d’une ouvrière varie entre 80 et 170 L.E., tandis que chez les hommes, ce salaire va de 170 à 300 L.E. », ajoute Siham qui s’est jointe, il y a quelques mois, à un collègue pour honorer une commande. Lui a touché une prime alors que Siham en a été privée sous pré­texte que le règlement dans cette usine octroie ce droit seulement à la personne qui confectionne la pièce et non pas à son assistant, car le budget est limité.

« Notre usine exige de ses ouvriers et ouvrières de produire 1 200 pièces par jour, pour pouvoir toucher un salaire entier à la fin du mois. Ce quota est très élevé car il est impossible pour une ouvrière d’atteindre ce chiffre surtout que la plupart des femmes qui travaillent ici ont des familles. Autre chose : il arrive parfois que nous soyons obligées de travailler les jours fériés ou le vendredi si on ne réalise pas le volume de travail exigé », poursuit Siham.

Et ce n’est pas tout. D’après une étude effectuée par l’association Al-Marä Al-Guédida (la femme moderne), sur un échantillon de 40 ouvrières (tranche d’âge qui varie entre 19 et 49 ans) dans les régions industrielles d’Alexandrie, Port-Saïd, Ismaïliya et Suez, ces femmes sont exposées au harcèlement sexuel sur leur lieu de travail. Ce phénomène est favorisé, selon l’étude, par l’éloi­gnement et l’isolement des usines. Ce qui oblige un grand nombre d’ouvrières de faire de longs trajets pour arriver à leur lieu de travail dans des zones mal éclairées. « C’est dans ces conditions difficiles que nous sommes amenées souvent à faire des heures supplémentaires la nuit pour achever notre travail et généralement le chef de production est un homme. Il y a beaucoup de cas de harcèlement », confie une ouvrière.

Ces femmes laissées-pour-compte
Widad Al-Demerdach, icône de l'ouvrière rebelle à Mahalla Al-Kobra. (Photo: Roger Anis)

Un appel a été lancé par de nombreux défen­seurs des droits de l’homme pour que l’Etat pro­tège ces ouvrières en promulguant une loi du tra­vail garantissant les droits des femmes.

Par ailleurs, le rapport suggère de faciliter la création de syndicats parallèles pour protéger ces ouvrières. Ces syndicats peuvent faire pression sur les usines en cas d’abus ou de discrimination. Par ailleurs, ces ouvrières doivent disposer de moyens de transport pour les amener sur leurs lieux de travail.

Mais ce qui aggrave la situation c’est que beau­coup d’ouvrières considèrent ce travail comme temporaire. « Une fois mariées, elles quittent l’usine. Ce qui explique pourquoi ces jeunes filles ne se donnent pas la peine de lutter pour obtenir leurs droits les plus élémentaires », commente Dina Gamil, journaliste de gauche chargée du dossier des ouvriers au quotidien Al-Shorouk.

Or, il arrive souvent que ces femmes reviennent travailler à l’usine, car leurs conjoints ont du mal à assumer, seuls, les charges familiales. Elles replongent de nouveau dans ce cycle d’abus qui n’en finit pas.

Mais les propriétaires des usines voient les choses autrement. D’après Adel Mahmoud, pro­priétaire d’une usine de textile, les ouvrières sont moins dévouées au travail que les hommes. « Elles sont prises par leurs familles et les ques­tions familiales passent avant le travail. L’ouvrière a des droits mais aussi des obliga­tions », explique Mahmoud.

Un point de vue qui ne doit pas servir de pré­texte aux propriétaires d’usines pour exploiter cette main-d’oeuvre.

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