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Les démineurs du Caire n’ont pas le temps de souffler

Hanaa Mekkawi, Lundi, 17 mars 2014

Suite aux derniers attentats, les démineurs du Caire sont de plus en plus sollicités, souvent pour de fausses alertes. Mais à chaque fois, c’est la même peur qui les assaille dans leur course contre la montre. Reportage.

Les démineurs du Caire n’ont pas le temps de souffler …
Les résidus de la bombe aident les démineurs à reconnaître le criminel. ( Photo : Amir Abdel-Zaher)

« One Man, One Bomb» : le slogan des démineurs. Les experts de ces missions difficiles disent non sans fierté que cette phrase signifie qu’une bombe appartient à un expert. Une relation à deux en quelque sorte …

Les démineurs affrontent l’explosif motivé par une seule et unique idée : le désamorcer. Sinon, c’est l’échec et la disparition simultanée de l’homme et de la bombe.

Même si ces experts ne sont pas des stars, ils sont désormais sur le devant de la scène. Les unes des journaux affichent presque quotidiennement des détails de bombes découvertes ici ou là. Rares ont été les fois où ces explosifs ont explosé en faisant des victimes, mais il n’en demeure pas moins que ces bombes créent un état de peur et d’angoisse. Depuis quelques mois, les démineurs du ministère de l’Intérieur vivent dans un état d’alerte continuel.

« On a toujours été là tout le temps, mais récemment nous sommes traités comme si nous étions un phénomène nouveau », dit Alaa Abdel-Zaher, directeur des services des explosifs du Caire. Avec la recrudescence des attentats à la bombe, les médias les ont placés sous les feux des projecteurs.

Les démineurs du Caire n’ont pas le temps de souffler …
( Photo : Amir Abdel-Zaher)

Abdel-Zaher vient de rentrer de mission. Déjà, une autre affaire s’annonce. Il fait tout à la fois : écoute son talkie-walkie, répond à son cellulaire, prend note des rapports présentés par ses officiers … Tout est fait avec concentration. Au milieu de tout cela, il récite un poème qu’il s’est soudainement rappelé. « Si la tension et le stress s’emparent de moi comment vais-je tranquilliser les autres et contrôler le travail ? », explique Abdel-Zaher.

Il n’a passé qu’une demi-heure à son bureau, puis s’est précipité avec son équipe pour une alerte qui leur a été signalée.

C’est dans cet état de tension que vivent presqu’une centaine d’officiers et de sous-officiers qui forment la colonne vertébrale du service des explosifs. Ils piétinent dans l’inconnu et frôlent la mort dans le seul but de gagner du temps pour sauver la vie des gens. Leur siège se situe en plein coeur de la capitale cairote dans un bâtiment entouré de plusieurs autres institutions sans qu’aucun signe vienne révéler leur présence.

« Mieux vaut se faire discrets sans annoncer notre présence pour protéger le siège et éviter qu’il ne devienne lui aussi une cible potentielle », dit franchement Tareq, un des démineurs de l’équipe. Les équipes sont aussi de la veille dispersées aux quatre coins du Caire pour gagner du temps en cas d’alerte.

Les démineurs du Caire n’ont pas le temps de souffler …
Les appareils et les costumes spéciaux n'empêchent jamais le risque de perdre la vie des démineurs. (Photo : Amir Abdel-Zaher)

La rapidité : une nécessité

Tareq reçoit une alerte. Son équipe part immédiatement. En chemin, il met sa direction au courant. Arrivé sur place, il commence à mettre en place un cordon sécuritaire autour de l’endroit où est signalée la bombe. Puis deux chiens avancent à tour de rôle pour flairer l’objet soupçonné. Pour plus de précision, l’équipe utilise un appareil spécial qui prend des photos de loin. Pendant ce temps, Tareq a préparé le robot qui désamorce à distance les bombes. Cette fois, l’objet est vide, il ne contient pas de matières explosives.

Mais avant d’arriver sur place, les démineurs n’ont que peu d’informations : comment différencier une vraie bombe d’une fausse alerte ? A chaque fois, ils s’imaginent le pire. Face à une bombe, vraie ou fausse, professionnelle ou artisanale, c’est le même scénario de crainte qui se répète. Il faut laisser derrière soi sa vie et ses sentiments, contrôler ses nerfs, sa respiration, ses pensées, ses réactions … Il faut aussi être très délicat, rapide et méticuleux.

Tout officier du ministère de l’Intérieur qui veut devenir expert en explosif doit avant tout être conscient de son choix. Le métier requiert certaines qualifications nécessaires. Une première sélection a lieu avant les sessions de formation organisées en Egypte et à l’étranger.

En tête de ces entraînements, une session leur inculquant un principe inaliénable du métier : un démineur doit respecter ce qu’on appelle « le cercle en fer ». En d’autres termes, il s’agit des limites qui lui font garder son humilité. Il ne faut surtout pas qu’il se considère comme un « Superman », qui va juste couper les fils rouges et laisser les verts, comme au cinéma. Un démineur doit au contraire utiliser ses mains au minimum et avec le plus haut degré de concentration. C’est la raison pour laquelle les démineurs se montrent réciproquement leurs dix doigts en signe de victoire : cela signifie que l’opération est terminée et qu’il est sain et sauf.

Une autre chose importante : savoir anticiper les événements, en se mettant à la place des poseurs de bombe pour savoir comment ils pensent et les devancer.

« A chaque fois que je sors pour une alerte à la bombe, je sais que je risque ma vie. En revanche, je ne pense même pas appeler ma famille pour la saluer. Au contraire, j’évite d’entendre la voix de mes enfants, car cela pourrait m’affaiblir et me déconcentrer », dit Tareq.

Recrudescence d’alertes

Cet état d’angoisse a émergé peu après le 30 juin, date de la destitution de l’ex-président Frère, Mohamad Morsi. Bien que, comme le précise Alaa Abdel-Zaher, des bombes aient toujours explosé en Egypte de manière sporadique, les derniers mois ont témoigné d’une recrudescence sans précédent de ce genre d’attaques. « La différence maintenant est que les gens sont sur le qui-vive et sous tension à cause des événements. Ils craignent que des bombes ne puissent exploser en bas de chez eux. Les gens savent qu’ils peuvent être confrontés à une bombe quand ils font leurs courses. On est devenu tous plus sensible », explique Abdel-Zaher.

En effet, un grand nombre des alertes que les démineurs reçoivent sont fausses. Mais ils n’ont pas d’autre choix que de les traiter comme si elles étaient réelles. Les prendre à la légère, c’est risquer qu’une vraie bombe explose. Actuellement, comme le précise Abdel-Zaher, il y a des pics dans le nombre d’ultimatums qui sont intrinsèquement liés aux conjonctures politiques.

Les démineurs du Caire n’ont pas le temps de souffler …
De nouvelles astuces sont inventées chaque jour. (Photo : Amir Abdel-Zaher)

La peur et le mal sont les partenaires de ce métier. Souvent, la croyance en Dieu vient compenser cette peur, insuffler la confiance que nécessitent les missions

Une voiture piégée, une bombe au coin d’une rue … souvent la mort est à deux pas. « Je ne dors que d’un oeil. Même quand je ferme mes yeux, une partie de mon cerveau reste en alerte, dans l’attente d’un coup de fil pour une prochaine mission », dit Tareq, qui ajoute aimer son métier .

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