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Et vogue le Nile Taxi !

Chahinaz Gheith, Dimanche, 09 mars 2014

Pour échapper au calvaire des embouteillages de la capitale, le Nile Taxi se révèle être un nouveau service très apprécié. Fini le stress de la circulation et du bruit lié à la voiture. Les usagers découvrent aussi la ponctualité au travail.

Et vogue le Nile Taxi !
(Photo:Ahmad Aref)

Et vogue le Nile Taxi !
(Photo:Ahmad Aref)

Tous les matins, le même calvaire : rues bouchées, embouteillages monstres dans la capitale. Les problèmes de circulation polluent le quotidien des citoyens, déjà exécrable. Malgré la construction de nombreux ponts, périphériques et tunnels pour décongestionner la ville, rien ne change. Réseaux routiers, trains, métro, bus, taxis et microbus sont bondés. Pour le moindre déplacement, c’est un véritable parcours du combattant auquel il faut se préparer. Des heures sont passées au volant ou dans les transports. Quel que soit l’itinéraire emprunté, les bouchons sont toujours là. Mais cet infernal casse-tête quotidien semble avoir enfin un remède. Loin des klaxons et des boulevards asphyxiés par la pollution, de nouveaux bateaux-taxis accueillent leurs passagers dans le calme, pour un déplacement à une vitesse record, hors des rues encombrées du Caire.

Ces nouveaux taxis longent le fleuve, peuvent transporter 8 passagers par course. « J’en ai plus que marre d’être coincé dans la circulation. C’est une vraie galère mais aussi une perte de temps pour tous ceux qui empruntent, au quotidien, des axes encombrés pour se rendre au travail », lance Omar Abdallah qui habite le quartier de Maadi et travaille pour une société privée installée à Zamalek. Soit une vingtaine de kilomètres à parcourir tous les jours.

Et vogue le Nile Taxi !
Le taxi fluvial navigue sur le Nil de Maadi à Ramlet Boulaq en 20 minutes. (Photo:Ahmad Aref)

Omar passait presque quatre heures par jour sur la route avant de découvrir « le Nile Taxi ». Devant pointer à 10h pile au bureau, il sortait de chez lui deux heures à l’avance. Malgré toutes ces dispositions, il se retrouvait prisonnier de la circulation, toujours en retard au travail. « Aujourd’hui, j’arrive tôt au bureau. Le Nile Taxi a non seulement raccourci la durée du trajet d’environ 30 %, mais le plus important aussi c’est que je me sens moins stressé. Un vrai soulagement ! », raconte-t-il.

L’idée de ce taxi fluvial est née il y a près de six ans, lorsque Magdi Kirollos Ghali et Amr Aboul-Seoud ont proposé un projet de système global de transport fluvial. Ils y ont vu une chance de faire des affaires, de répondre au besoin des Cairotes et d’alléger un peu la circulation automobile de l’une des villes les plus pol­luées du monde. D’après l’Organisme national de la mobilisation et des statistiques (Capmas), les embouteillages du Caire coûtent à l’Etat environ 8 milliards de dollars par an. Plus de 20 millions de personnes vivent et travaillent dans la capitale, soit plus de quatre fois la capacité maximale de la ville. Etendue sur 350 km2, la ville ne se voit desservie par le réseau autoroutier qu’à hauteur de 10 %, où circulent quotidiennement 3,9 millions de véhi­cules ... alors que les infrastructures ne peuvent en supporter que 500 000.

Et vogue le Nile Taxi !
Le Nile Taxi peut soulager la capitale de 3 % des véhicules. (Photo:Ahmad Aref)

Un problème qui suscite la curiosité de beaucoup d’entrepre­neurs, à l’instar de ces deux hommes d’affaires. « Le Nil res­semble à une autoroute qui n’est pas exploitée. Le Nil, qui prend sa source en Ethiopie et en Ouganda pour se jeter dans la Méditerranée, est l’artère vitale de l’Egypte. Le fleuve est utilisé pour la pêche, le tourisme et même le sport, mais sa capacité à transporter des passagers n’a pas encore été vraiment exploi­tée », explique Magdi Kirollos qui travaille dans le transport maritime depuis 2001 et qui a voyagé à travers le monde pour acquérir un savoir-faire dans ce domaine. « On pourrait discuter longtemps sur les raisons de l’engorgement de la ville et les cascades de désagréments que cela génère : retards multiples, gaspillage de carburant, stress, bruit, pollu­tion … une réalité amère que vivent chaque jour les Cairotes. Pourquoi hésiter à ce que les habitants utilisent maintenant le Nil pour leurs déplacements quotidiens ? », s’interroge Kirollos.

Ne pas accumuler les dettes

Et vogue le Nile Taxi !
(Photo:Ahmad Aref)

La vision de ces deux hommes d’affaires revoit le concept des bus du Nil, un système public datant des années 1960, bon marché mais lent, pas toujours fiable et opéré par des bateaux inconfortables et bruyants. Ils étaient sur le point de concevoir des bateaux fonctionnant à l’énergie solaire lorsque la révolution du 25 janvier 2011 a éclaté, les obligeant à reporter leur projet. Mais l’insécurité et l’instabilité politique ont fait leur apparition. Ce qui a obligé ces jeunes entrepreneurs à limiter leur investissement. Ils se sont contentés de ces cinq petites embarcations sur le Nil, préférant ne pas accumuler les dettes. « Nous ne savions pas qui appeler ou quoi faire », dit Kirollos. Récemment, les choses restant trop insupportables sur la route, ils ont décidé d’aller de l’avant tout en modifiant leur plan d’origine, utilisant cinq petits bateaux à moteur qu’ils possédaient déjà. D’ici juillet prochain, ils prévoient de lancer d’autres bateaux pouvant transporter jusqu’à 15 passagers chacun. L’objectif est d’avoir 30 bateaux dans deux ans, pour transporter 15 000 passagers par jour.

Aujourd’hui, cela fait presqu’un an que le Nile Taxi fonctionne. Pourtant, beaucoup ne connaissent pas son existence. Quant à ceux qui ont eu la chance de prendre ce nouveau moyen de transport fluvial, ils semblent satisfaits de cette expérience. Tel est le cas de Ramona Kanan qui travaille aux Nations-Unies et qui se réjouit de ce service, lui permettant d’économiser plus de 25 % de son temps. « Il est préférable d’utiliser le taxi fluvial que d’être obligé de passer des heures dans les voitures et taxis qui émettent des gaz polluants », souligne-t-elle. Elle ajoute : « Grâce à ce service, je n’ai plus de problème pour garer ma voiture ». Elle qui payait autrefois 60 L.E. par jour pour se garer débourse aujourd’hui 40 L.E. seulement pour l’aller et le retour entre Maadi, son quartier de résidence, et son bureau.

Et vogue le Nile Taxi !
(Photo:Ahmad Aref)

Le billet coûte entre 10 et 35 L.E. selon la distance. Le Nile Taxi navigue sur le Nil à grande vitesse, des quartiers sud de Maadi à ceux du nord vers Ramlet Boulaq, passant devant des tours de bureaux et des villas de style Renaissance, assez rapidement pour que le regard ne s’attarde pas sur les déchets flottant sur l’eau ou les baraques délabrées parsemant les rives. Le taxi du Nil s’arrête à plus de 18 stations, y compris les restaurants, clubs, hôtels. Un trajet effectué en 20 minutes. Certains estiment que ces arrêts sont une perte de temps. « Il faut que le taxi fluvial fonctionne selon des horaires précis comme les trains et les avions surtout que sa clientèle est pressée et soucieuse d’arriver à temps. Les horaires vont de 8h à 9h30, puis de 15h30 à 18h », explique Réda, comptable. Quant à Moustapha Sami, un ingénieur qui prend quotidiennement le taxi du Nil de Maadi à Arcadia Mall dans le quartier de Boulaq, il pense que le trajet du bateau a évité la partie la plus encombrée du Caire, qui est le centre-ville. « Si ça continue, ça pourrait vraiment alléger la circulation et soulager la capitale de 3 % des véhicules », espère-t-il. Sami se trouve parfois obligé de prendre sa voiture pour aller au centre-ville puisque le taxi fluvial ne fonctionne pas les week-ends.

Il est 11h, aux alentours du centre-ville, le trafic est à son paroxysme. Pourtant, ce n’est pas l’heure de pointe. Une chaîne monstre de véhicules bloque en fait la circulation quelle que soit l’heure de la journée. La scène se passe sur la rue Al-Galaa qui va de la station Ramsès à la place Abdel-Moneim Riyad. C’est la cacophonie où s’entremêlent véhicules, bus de transport, taxis, microbus et motos, et personne ne s’entend sur la priorité de passage. Les nerfs tendus, Sami, maintenant habitué au calme du Nil, a oublié ce calvaire et ces klaxons assourdissants.

Aujourd’hui, les usagers de ce nouveau genre de taxi ne ratent pas une occasion pour en parler à leur entourage. Les clients sont de tout âge et de toute classe sociale : chefs d’entreprise, touristes et surtout familles. « Ces bateaux-taxis donnent une image agréable au Caire, mais sont aussi un fort atout touristique puisqu’ils proposent des circuits de découverte différents », souligne Karim, fonctionnaire qui espère toutefois que les tarifs seront bientôt plus abordables.

D’autres se montrent plus méfiants et refusent ce transport par peur des accidents fluviaux fréquents en Egypte. Tel est le cas d’Ahmad Hamed, comptable, qui, à cause des embouteillages, a opté pour la moto, laissant sa voiture au garage pour les déplacements en ville. « Quand il fait mauvais temps, ou en cas de brouillard, il est dangereux de prendre ces taxis », résume-t-il. Mais une chose est sûre : il est plus qu’urgent de concevoir un nouveau plan de gestion des transports au Caire.

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