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Motos : ces bannies des rues

Dina Bakr, Lundi, 24 février 2014

Pour des milliers d'Egyptiens, elles permettent de gagner leur vie et sont le remède à la carence des transports publics. Mais les motos font l'objet d'une nouvelle interdiction du gouvernement. En cause : leur implication dans les derniers attentats terroristes, menaçant la sécurité intérieure.

Motos : ces bannies des rues
(Photo : Mohamad Maher)

« J’ai acheté cette moto une année après avoir obtenu mon diplôme. J’ai répondu à différentes annonces qui recrutaient des gens possédant une moto pour faire de la livraison à domicile. Je l’ai achetée à crédit au lieu de rester au chômage et traîner dans les rues », dit Massoud, 28 ans, qui travaille dans un restaurant de fast-food. « Cette moto coûte 5 000 L.E., j’en ai versé 1 000 et le reste de la somme a été étalé sur 20 mois », affirme-t-il. Aujourd’hui, ce jeune homme s’est acquitté de sa dette et profite pleinement de son salaire qui s’élève à 900 L.E. Il envisage de faire des économies. Ses frais quotidiens ne doivent pas dépasser les 10 L.E. par jour pour pouvoir mettre quelques sous de côté. Car, il entend acheter une autre moto pour la louer à l’heure. « Ma moto, c’est mon gagne-pain. Je compte sur cet engin pour que je puisse me marier et fonder une famille dans 2 ans maximum », ajoute-t-il.

 Motos : ces bannies des rues
L'ambulancier populaire a joué un rôle important pendant les événements de la révolution.

En effet, Massoud n’est pas resté les bras croisés, attendant une convocation pour un éventuel recrutement qui n’est jamais arrivée. D’autres jeunes comme lui ont opté pour ce « métier » : utiliser leur moto pour subvenir à leurs besoins. « Je n’ai jamais possédé de voiture. Depuis 15 ans, je ne roule qu’en moto. Je n’ai fait que changer de marque, je suis passé de la coréenne à la chinoise, car c’est moins cher », confie Abou-Ragueh, qui possède un magasin de réparation d’appareils électriques dans le quartier de Boulaq, proche du centre-ville. Il a installé à l’arrière de sa moto une boîte métallique qui contient ses pièces de rechange. « Si j’utilise une voiture pour rouler, les frais vont augmenter et les profits réalisés pourraient diminuer », explique-t-il.

Le Conseil des ministres vient d’arrêter l’importation des motocycles et des tok-tok durant une année et celle des pièces de rechange pendant 3 mois. Mais cette décision a suscité la colère des commerçants. C’est le Tareq Abou-Hawa, propriétaire d’un magasin de vente de motocyclettes de tous genres, avec des prix variant entre 4 000 et 80 000 L.E. pour la grosse moto. Cette boutique, qui se situe dans l’une des ruelles donnant sur la rue du 26 Juillet au centre-ville, est superbement équipée. On y trouve tout le nécessaire pour motos : casques, phares, rétroviseurs, avertisseurs sonores, bougies, câbles d’essence, pneus, tuyaux d’échappement, compteurs et jantes. Des motocyclettes toutes marques confondues sont exposées dans ce magasin, plein à craquer. On en trouve même sur les escaliers, à l’entrée de la boutique et sur le trottoir. Une équipe de travail assez active et solidaire est chargée d’écouler la marchandise. Mais les récentes décisions gouvernementales provoquent de l’inquiétude quant à l’avenir de ces commerçants qui tentent de faire le lien entre ce qui se passe sur la scène politique et les conséquences économiques et sociales qui pourraient en découler.

« J’ai environ 1 000 employés sans compter leurs familles. Ainsi, je suis obligé de réduire la main-d’oeuvre, augmenter les prix ou recourir au monopole pour pouvoir continuer à travailler. Je n’ai pas de solution pour le moment. Et je ne comprends pas cette décision alors qu’on demande au personnel de certaines institutions comme la poste, le ministère de la Santé et le Conseil des ministres d’utiliser la moto pour leur déplacement », s’exclame Tareq Abou-Hawa.

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Au Caire, 4 067 motos roulaient sans permis de conduire. (Photo : Hachem Aboul-Amayem)

C’est en 2006 que le commerce des motos a connu son essor en Egypte. Selon Assem Bakri, vendeur de pièces de rechange, le nombre d’importateurs de motos a atteint les 5 000. De plus, Bassira (centre égyptien pour les sondages d’opinion) vient d’avancer que le nombre de motos avec permis a atteint 1,7 million de motos en 2012.

Dans le même contexte, Hassan Al-Bardissi, directeur du département de la circulation dans la capitale au ministère de l’Intérieur, a déclaré qu’au Caire 4 067 motos roulaient sans permis de conduire. Une campagne menée récemment par la police a découvert 14 240 motos sans permis.

Par ailleurs, l’Organisme central des statistiques a avancé le chiffre de 6 millions de véhicules circulant quotidiennement dans les rues de la capitale alors que la capacité des rues n’absorbe pas ce chiffre effarant. « J’ai essayé de m’accommoder à l’embouteillage en m’offrant une motocyclette, je ne roule en voiture que le dimanche (jour de congé) dans mes sorties », dit Mina, qui vit dans la ville du 6 Octobre et travaille au centre-ville. Ce dernier explique que s’il faisait ce trajet quotidiennement en voiture, il mettrait 5 heures (aller/retour) au minimum alors que le même parcours en moto dure une heure seulement.

Magdi, comptable, pense que la moto a résolu un gros problème : celui d’avoir à subir le danger des pickpockets dans les microbus. « On m’a volé 2 téléphones portables dans les transports en commun. En roulant en moto, j’évite qu’on m’extorque mes biens et donc, je suis plus tranquille », relate Magdi, qui touche 2 000 L.E. par mois et qui dépense 30 L.E. d’essence par mois pour ravitailler sa moto.

Loin du Caire, à Ménoufiya, dans le Delta, les villageois ont remplacé les ânes par des motos. « Je me suis débarrassé des responsabilités de nourrir un animal, lui procurer des soins chez le vétérinaire et à un moment de la journée, l’âne se fatigue et refuse de bouger », précise Gamal, paysan. Ce dernier est heureux de rouler en motocyclette, de se faufiler dans les sentiers étroits, chose qu’il ne peut pas faire avec une voiture.

Si la moto présente des avantages aux citoyens c’est parce que son prix est abordable, ses frais sont dérisoires et une cylindrée est toujours pratique quand il s’agit d’éviter les embouteillages.

Impliquées en politique

Aujourd’hui, et bien que les motos soient un moyen de locomotion très pratique en Egypte, elles sont devenues un danger pour la sécurité. Les derniers assassinats dont ont été victimes plusieurs personnes ont été commis par des conducteurs de motos.

Depuis la destitution de Mohamad Morsi, issu des Frères musulmans, c’est surtout la police et l’armée qui sont visées.

Ainsi, les responsables ont pris des mesures afin de contrôler ce commerce. Le général Mohamad Al-Saïd, directeur du bureau technique du ministre de l’Intérieur, a été tué dans le quartier d’Al-Haram, à Guiza, par un terroriste qui circulait en moto et qui a pu lui tirer une balle à la tête. D’autres assassinats et attaques terroristes ont été commis par des gens conduisant une moto comme le meurtre de Fadi Seif, officier de circulation à Port-Saïd, l’attaque de l’église d’Al-Warraq et de la station de satellite à Maadi.

Dans ce contexte, le ministre de l’Intérieur a durci le ton. Dorénavant, le conducteur de moto n’est plus autorisé à transporter une personne avec lui.

 Motos : ces bannies des rues
Pour beaucoup de gens, la moto est un moyen de transport bon marché. (Photo : Mohamad Adel)

Une décision qui dérange les conducteurs des motos qui la trouvent injuste. « La police devrait s’attaquer aux criminels plutôt que de pénaliser les pauvres gens, tout en les considérant comme des malfaiteurs », dit Bahaa, fonctionnaire au ministère des Waqfs qui met son fils devant lui sur la moto.

Mais, nombreux sont ceux qui voient dans ces motos une véritable menace à la sécurité dans la rue. Après la révolution et vu le nombre croissant de ces motos dans la rue, les agressions et les pickpockets se sont multipliés. Les malfaiteurs et les criminels préfèrent utiliser des motos car elles sont plus rapides, plus maniables et peuvent monter sur un trottoir pour disparaître en quelques secondes et échapper à la police. Elles deviennent ainsi le véhicule idéal pour accomplir ces méfaits.

Aujourd’hui, les gens se méfient dès qu’une moto s’approche d’eux.

Gigi, coiffeuse, a été délestée de son sac par un malfaiteur roulant en moto. Cela s’est passé en plein jour à Héliopolis. « J’ai été paralysée par le choc, je ne pouvais même pas crier, j’ai senti que mon épaule s’est déboîtée », se souvient Gigi, étonnée de voir que ce bonhomme transportait une femme derrière lui et qu’en quelques secondes, il avait disparu. Gigi n’est pas la seule, d’autres femmes ont été victimes de vol commis par des conducteurs de moto. Et ces voleurs ne manquent pas d’ingéniosité. Le portable d’Achraf, ingénieur, était posé sur son tableau de bord alors qu’il garait sa voiture en face d’un laboratoire d’analyses. Au moment où quelqu’un était chargé de lui indiquer une adresse, une autre personne, son complice, volait son téléphone, mais de l’autre côté de la voiture. Aucune chance de noter le numéro d’immatriculation de la moto car il n’y en avait pas.

Rôle pendant la révolution

 Motos : ces bannies des rues
Les commerçants craignent la récession. (Photo :Mohamad Adel)

Mais, pour d’autres, il ne faut pas condamner tous les conducteurs de motos. Il ne faut surtout pas oublier que la motocyclette a joué un rôle très important pendant la révolution, surtout lors des événements de la rue Mohamad Mahmoud qui se sont déroulés le 19 novembre 2011 et aussi en 2012.

Ce sont de jeunes gens issus des quartiers pauvres tels que Manchiyet Nasser et Ramlet Boulaq qui ont prêté main forte aux manifestants de Tahrir. Lors de ces événements, les ambulances ont eu du mal à atteindre les manifestants blessés par balles ou indisposés par l’odeur des bombes lacrymogènes. Leur seul secours a été l’ambulancier populaire (motoman) dont la témérité a été relatée sur les murs de la ville par des graffitis. Se protégeant la moitié de son visage pour éviter d’être incommodé par l’odeur du gaz lacrymogène, il transportait les blessés et ceux qui avaient perdu connaissance. Il ne cessait de crier : « Libérez le chemin pour l’ambulance ». A leur tour, les manifestants formaient un couloir de sécurité en se tenant par la main pour permettre la passage de ces motos transportant les blessés vers l’hôpital de fortune qui se trouvait soit à la mosquée Omar Makram soit à l’église de Qasr Al-Dobara. « Je me souviens très bien que ces motos n’avaient pas de plaques minéralogiques. Ces conducteurs de motos ont sauvé la vie à beaucoup de manifestants. Ces jeunes font partie des révolutionnaires », souligne Afaf Al-Sayed, activiste, qui précise que ces jeunes avaient moins de 30 ans. Ils ont même pris la responsabilité d’assurer la sécurité place Tahrir pendant les sit-in.

Selon Al-Sayed, pendant les périodes difficiles, même les malfaiteurs changent de comportement et répondent à l’appel de la patrie. Intrépidité et solidarité, des comportements dont ont fait preuve les conducteurs de motos durant la révolution et après.

« Je ne sais pas pourquoi les autorités considèrent tous les conducteurs de motos comme des baltaguis ou des terroristes », s’exprime Haggag, conducteur de moto.

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