Vendredi, 01 mars 2024
Enquête > Enquéte >

Rumeurs : faire croire au faux pour cacher le vrai

Dina Bakr, Lundi, 27 janvier 2014

Les rumeurs ont la vie dure. Marionnette terroriste, oiseaux migrateurs espions ou soucoupes volantes russes : les Egyptiens sont friands de ces informations peu crédibles. En attendant, elles servent à détourner l'attention des vrais problèmes du pays.

Rumeurs : faire croire au faux pour cacher le vrai

Un pigeon transporte sous son aile un microfilm contenant un message secret, une cigogne est soupçonnée d’espionnage à Qéna, Abla Fahita, une marionnette très connue, soutient le terrorisme en Egypte, un spot publicitaire de Pepsi renferme un message incitant les citoyens à manifester le 25 janvier, un touriste russe a filmé une soucoupe volante à Hurghada …

Chose incroyable : ces rumeurs font l’objet d’enquêtes. Les gens qui ont porté plainte disent que leur devoir est de protéger le pays de tout danger extérieur. « La marionnette, Abla Fahita, transmet un message secret aux Frères musulmans pour commettre des attentats », tels sont les propos d’Ahmad Spider, animateur de la chaîne Faraeen (les pharaons), connu pour son soutien à l’ancien président Moubarak.

La plainte de Spider a été transférée devant le Parquet de la Sûreté d’Etat, accusant la marionnette d’aider les terroristes. Dans ce contexte, le quotidien Al-Shorouk a publié un sondage d’opinion concernant Abla Fahita (accusée de soutien aux terroristes). Sur un total de 3 929 voix, 28 % sont d’accord pour que la marionnette fasse l’objet d’une enquête, 46,1 % ne sont pas d’accord et 25,9 % ne se prononcent pas sur le sujet.

En fait, dans les années 1960, le Centre de recherches sociologiques et criminelles et l’Organisme des informations ont créé des services chargés d’analyser les rumeurs afin de mieux connaître les orientations de l’opinion publique et savoir jusqu’à quel point les rumeurs peuvent être crédibles. « Je me souviens qu’à cette époque, un livre sortait chaque semaine autour des rumeurs, les analysant et cherchant à comprendre d’où elles proviennent. A cette époque, l’Etat cherchait à éviter que le peuple ne croit aveuglément à ce genre de choses », rapporte Youssef Al-Qaïd, écrivain et nostalgique des années 1960.

Rumeurs : faire croire au faux pour cacher le vrai
Sur sa page Facebook, la marionnette donne des commentaires comiques sur les événements

Occuper l’opinion publique

Des rumeurs aussi étranges qu’invraisemblables ont occupé l’opinion publique durant les différentes phases qui ont suivi la révolution du 25 janvier 2011. Le pauvre citoyen est devenu un poste récepteur qui propage et amplifie ce qu’il entend.

Heureusement, beaucoup n’y croient et les tournent en dérision, refusant d’être pris pour des imbéciles. Mona Al-Achri, activiste, ironise sur le mode de penser et d’agir des autorités : « Comment des institutions officielles osent-elles se pencher sérieusement sur des sujets biscornus à ce point ? Je suis outrée par la manière de réagir des autorités, on a même déclaré que la cigogne serait libérée dans deux jours, mais vu les pressions, elle doit d’abord répondre aux accusations. C’est d’une stupidité incroyable ! ».

Dr Iman, pneumologue, est, elle aussi, stupéfaite par l’importance que prennent de telles sottises. « Ces rumeurs sont d’une nullité incroyable, cela se passe de commentaires ! », lance-t-elle, en affichant un sourire ironique et en se dépêchant de rejoindre sa clinique.

Si certains croient à ces farces, d’autres les wtournent en dérision. Une caricature montre la marionnette assise, bouche grand ouverte, devant un enquêteur qui lui dit : « Ahmad Spider t’accuse de recevoir de l’argent de la grenouille Karam, un franc-maçon de nationalité américaine, qu’as-tu pour te défendre ? ».

Mohamad Chouman, critique au quotidien Al-Youm Al-Sabie, regrette que « de telles rumeurs nuisent à l’image des responsables de la Sûreté d’Etat qui y accordent de l’importance » et tourne en dérision les chaînes satellites qui les prennent au sérieux et se substituent aux juges pour lancer des accusations sans mettre aucun frein à leurs propos.

Une activiste connue sous le sobriquet de « Personne ne comprend rien » dénonce, elle aussi, l’absurdité totale de ces rumeurs. Elle en a assez d’entendre des nouvelles qui n’ont ni queue, ni tête. Dernièrement, Khaïry Ramadan, animateur de la chaîne CBC, a interviewé Spider à propos de la marionnette Abla Fahita. Cette émission a été suivie par un million et demi de téléspectateurs : un taux record. Mais Ramadan n’a pas échappé aux critiques : beaucoup pensent qu’il a profité de sa popularité pour transformer le personnage fictif de la marionnette en personnage réel.

Nader, avocat, estime « qu’il a utilisé cette rumeur pour simplement distraire les téléspectateurs, ce qui n’est pourtant pas son genre en tant qu’animateur sérieux », tout en s’avouant très déçu par son programme préféré, Momken (possible).

Rumeurs : faire croire au faux pour cacher le vrai
Ahmad Spider t’accuse de recevoir de l’argent de la grenouille Karam, un franc-maçon de nationalité américaine, qu’as-tu pour te défendre ?

Ceux qui y croient

« Spider a porté plainte contre cette marionnette et il a eu raison de le faire. Où est la personne qui a fait le doublage et celle qui a écrit le dialogue ? Cette marionnette cache vraiment un code secret et il faut le déchiffrer », pense, quant à elle, Marwa, qui détient un master en communication et médias. Elle est convaincue de l’utilité de mener une enquête.

Tasbih, 20 ans, étudiante à la faculté de commerce, évoque sa grand-mère qui prend toutes les informations au sérieux. « Chaque matin, elle profite de la visite de ses voisines pour leur transmettre des nouvelles en faisant des analyses qui reflètent toute sa naïveté », raconte la jeune fille, en éclatant de rire quant à la façon dont sa grand-mère voit les choses.

Cette jeune fille compte poursuivre ses études et aller travailler à l’étranger pour entamer une carrière professionnelle dans un pays plus stable où les rumeurs n’ont pas un tel impact sur les gens.

Pour elle, les rumeurs ont une influence importante sur les gens modestes qui ont toujours peur des espions et des complots provenant de l’étranger. Car cette manière de faire croire aux gens que certains Etats préparent un mauvais coup à l’Egypte en se servant des Frères musulmans est devenue un discours quotidien. Les médias et les réseaux sociaux se sont acharnés sur le spot publicitaire d’Abla Fahita, figure humoristique très connue par les Egyptiens. Mais voir plus d’un million de visiteurs sur Facebook qui font des commentaires sur cette marionnette révèle aussi l’état d’esprit qui règne dans le pays.

Noura, étudiante à l’Université de Aïn-Chams, pense que l’Etat cherche à occuper les gens pour camoufler d’autres événements plus importants. « Je suis persuadée que de telles rumeurs ont été étudiées à l’avance pour donner le temps à l’Etat de se réorganiser. Elles distraient les gens pour les éloigner de parler du procès de Morsi ou des problèmes économiques ».

C’est aussi l’avis de Bassem Youssef, présentateur d’une émission comique censurée depuis quelques mois. Il estime que ces rumeurs n’ont d’autre utilité que de distraire les citoyens pour camoufler les incapacités du gouvernement. « L’Etat impose une autocensure au peuple, le poussant à craindre l’avenir », écrit-il dans son éditorial publié dans le quotidien Al-Shorouk.

Rumeurs : faire croire au faux pour cacher le vrai
La page Facebook d'Abla Fahita ironise les accusations d'espionnage en faisant allusion à un film égyptien qui a traité ce thème.

Plans stratégiques

Selon Salah Al-Rawi, professeur de littérature populaire, la rumeur fait partie de plans politiques ou stratégiques. « Par exemple, la nouvelle de l’arrestation de Mohamad Al-Beltagui, un des leaders des Frères musulmans, a été annoncée avant même que cela ne se produise. Ce genre de rumeur donne l’impression à l’inculpé qu’il est cerné par la police et que son arrestation est imminente ».

Aliaa Saïd, étudiante en communication de masse, estime, elle aussi qu’« on fait tout pour nous occuper l’esprit et nous cacher la vérité. Idem pour les activistes. Ils apparaissent sur la scène puis soudain disparaissent. C’est le cas, par exemple, de Waël Ghoneim. Ne trouvez-vous pas cela bizarre ? ».

Mais les plus éclairés se demandent : pourquoi le Parquet accepte-t-il d’ouvrir des enquêtes sur des choses aussi futiles ? Ismaïl Hamdi, ancien conseiller auprès du ministère de la Justice, précise que le Parquet doit répondre à toute plainte qui lui est adressée et que c’est à lui de demander une enquête le cas échéant.

Une blague circule actuellement disant qu’une marionnette importée de Chine est tombée enceinte d’un Saïdi. C’est le site Haridi News qui l’a publiée. Il affirme que cette marionnette est une espionne. A quand une nouvelle enquête officielle sur ce fait intriguant ?.

Lien court:

 

En Kiosque
Abonnez-vous
Journal papier / édition numérique