Mardi, 18 juin 2024
Enquête > Enquéte >

Quand on demande aux Egyptiens de révéler leurs profits

Marwa Hussein, Mardi, 07 janvier 2014

Le quatrième recensement économique est en cours, et concerne 200 000 établissements répartis dans toute l'Egypte. Tournée avec une équipe de recenseurs dans les banlieues lointaines du Caire.

Quand on demane
Les chercheurs du CAPMAS font les quatre coins d'Egypte pour collecter les infos du recensement économique. (Photo : Mohamad Adel)
Si vous êtes propriétaire d’une usine, d’un petit commerce ou même si vous êtes menuisier ou vendeur de fruits dans un lieu fixe, vous allez peut-être recevoir d’ici fin janvier un ou deux fonctionnaires. Ils vous demanderont des informations très détaillées sur votre travail. Sur le site Internet du Bureau officiel des statistiques (CAPMAS), ainsi que dans les annonces à la radio, une campagne est lancée pour rassurer les gens. Le message appelle les gens à collaborer et à ne pas « paniquer » en voyant ces collecteurs d’infos qui n’ont rien à voir avec le fisc. Ce ne sont que les chercheurs du CAPMAS. Le recensement effectué par ce dernier consiste à collecter des informations sur l’activité de chaque établissement, les employés, les finances et ainsi de suite. Ces chercheurs ont été entraînés à réconforter les citoyens. Les Egyptiens manquent de confiance au gouvernement. La situation s’est détériorée ces dernières années en raison de la polarisation politique, des tensions sociales et de l’absence de réforme gouvernementale après la révolution. « Depuis le 25 janvier, les gens ne font pas confiance au gouvernement », dit Hussein Abdel-Méguid, responsable au CAPMAS dans la région de Hélouan (sud du Caire).
La collecte d’infos a commencé en novembre 2013. Abdel-Méguid note la montée de l’hostilité vis-à-vis de son équipe. Il raconte que très fréquemment les gens tergiversent. Maintenant, ils refusent de coopérer. Certains sont hostiles, doutant de l’identité des chercheurs même après que ces derniers eurent présenté leurs cartes d’identité. Il arrive parfois qu’ils appellent la police. « La situation la plus difficile était lorsque le directeur d’une usine a fermé la porte et nous a dit : Vous n’allez pas sortir d’ici », raconte Amir Moustapha, responsable d’une équipe de chercheurs. Et d’ajouter : « Un boucher a brandi son couperet et m’a dit : Je ne vais rien offrir au gouvernement, aidez-moi à résoudre mes problèmes avant de me demander des informations ».
La tâche de quelque 900 chercheurs recrutés et formés par le CAPMAS et qui opèrent sur le terrain jusqu’à fin janvier afin de collecter les infos nécessaires à ce quatrième recensement économique de l’histoire de l’Egypte n’est certes pas facile. Ils doivent visiter environ 200 000 établissements dont quelque 1 300 publics, 18 800 privés et 159 000 informels. C’est un échantillon représentatif, sélectionné parmi plus de 3 millions d’établissements qui figurent dans le recensement général de 2006.
Une fois terminé, ce recensement sur l’activité des entreprises égyptiennes devra donner une image sur l’économie, absente depuis 2001, date du dernier recensement.
Trois chercheurs du CAPMAS opèrent dans le sud du Caire à Hélouan ainsi que dans le quartier huppé de Maadi. Ils ont à remplir au moins cinq formulaires par jour. Il existe onze exemplaires différents, chacun correspond à un domaine d’activité. Faire remplir ces formulaires demande assez de patience. L’exemplaire le plus détaillé est consacré au secteur industriel. Il compte 16 tableaux avec une cinquantaine de questions. « Les chercheurs ne doivent pas poser toutes les questions. Ils choisissent les plus pertinentes en fonction de l’activité menée par l’établissement et la taille de l’entreprise », explique Hussein Abdel-Méguid. En plus des informations générales sur l’établissement, les informations collectées portent sur les employés, les salaires, la production et les ventes, les matières intermédiaires de production, l’énergie utilisée, les coûts de production, le chiffre d’affaires, le stock, les dettes, les plans d’expansion, les besoins futurs en main-d’oeuvre, ainsi que les normes environnementales de l’établissement.
Face à ces questions, les réactions des personnes interrogées sont très variées. La première visite était dans une usine qui produit des pièces de rechange pour les camions. Le propriétaire était présent ainsi que le comptable, il a même offert aux chercheurs une copie de son bilan. « C’était idéal, d’habitude on nous dit que les informations détaillées ne sont pas disponibles et on finit par laisser la fiche à remplir et on passe la reprendre un autre jour », dit Amir, un des trois mousquetaires.
On est arrivé ensuite dans une maison d’édition à Maadi. Le propriétaire a accepté d’accueillir l’équipe de travail mais il a vite perdu patience car les questions étaient trop détaillées. L’atmosphère est devenue tendue. Le courant électrique était coupé. Le propriétaire de la maison d’édition a dit qu’il n’avait pas les informations sous la main. Il s'est montré peu coopératif et a critiqué l’attitude des chercheurs. « Vous n’avez pas le droit de me demander le bilan sans un document officiel du CAPMAS ». Et d'ajouter : « Allez chercher ces informations auprès de l’Autorité générale de l’investissement ». La rencontre se termine sur un cri : « Croyez-vous qu’on peut avoir toutes ces informations sous le nez ? Vous ne cherchez pas des informations réelles », lance Sayed Ali Abdel-Méguid qui estime que ce recensement est un effort perdu et que les résultats ne seront pas précis puisque même lui, il n’arrive pas à donner des réponses exactes aux questions qui sont posées.
Les chercheurs ne doivent pas se contenter des informations fournies par les personnes interrogées. Ils doivent aussi s’assurer de leur validité s’ils jugent qu’elles ne sont pas logiques. « Il est courant que les personnes interrogées donnent de fausses informations », dit Wafaa, qui fait partie des trois chercheurs. « Ils ont surtout tendance à réduire leur revenu et leurs profits car ils ont peur du fisc », ajoute Asmaa Ahmad, sa collègue. Hussein Abdel-Méguid, pour sa part, explique que le CAPMAS a une unité spéciale pour réviser et vérifier les données.
Manque de confiance, désintérêt et peur du fisc sont les raisons principales qui rendent les gens sceptiques. Or, les collecteurs d’infos soulignent que, selon la loi, le CAPMAS doit protéger la confidentialité des données obtenues qui doivent être utilisées seulement à des fins statistiques. Tout employé qui divulgue des informations privées collectées par le CAPMAS risque une peine de six mois de prison. La même loi stipule que tout citoyen qui refuse de donner des informations ou qui donne des informations erronées encourt une peine de prison allant de six mois à un an de prison ainsi qu’une amende.

Manque de transparence

Le recensement économique basé sur les données de 2012, et qui doit être publié en avril, englobera des informations détaillées sur tout établissement commercial du pays qu’il soit petit, moyen ou grand. Il donnera une image plus claire de l’activité économique en Egypte. Une nécessité urgente, vu que les dernières données sur l’activité économique datent de 2000/01. Des informations plus récentes permettront au gouvernement mais aussi au secteur privé une meilleure planification. Si des informations sur l’activité économique en Egypte sont disponibles dans d’autres statistiques que celles du CAPMAS comme les bulletins annuels sur la production industrielle, sur le commerce ou le secteur des constructions, beaucoup de données manquent encore à l’appel, surtout concernant les petites et moyennes entreprises et le secteur informel. Le recensement fournira des informations sur le nombre d’établissements et d’employés, ainsi que sur les salaires, l’assurance sociale et la valeur ajoutée des produits. Le dernier recensement général datait de 2006 et indiquait le nombre d’établissements commerciaux en Egypte. Le quatrième recensement économique était initialement prévu en 2011 mais a été reporté à cause de la révolution et l’instabilité politique.
Lien court:

 

En Kiosque
Abonnez-vous
Journal papier / édition numérique