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Dans l’antichambre des futurs décideurs

Dina Darwich, Lundi, 23 décembre 2013

Plus de 600 jeunes suivent l'ALMUN, une méthode de sensibilisation au débat politique proposée par la Ligue arabe et les Nations-Unies. L'activité parrainée par l'Université du Caire insuffle les bases de la négociation et du compromis. Reportage.

ALMUN
(Photo : Magdi Abdel-Sayed)

« Admettre la présence d’Israël à notre conférence signifie admettre sa présence géographique ... alors qu’il est en fait un intrus dans le monde arabe! », s’indigne Tamer, 16 ans, président de la délégation de l’Arabie saoudite lors de la conférence ALMUN (Arab League Model and United Nations) organisée par le Conseil des droits de l’homme de la Ligue arabe, au Caire. « Le mur de séparation a confisqué près de 22 % du territoire palestinien à Gaza, les colonies poussent comme des champignons au détriment de terrains agricoles. Comment discuter des droits de l’homme alors que ce mur est une transgression des droits de l’homme ? Comment trouver une issue à cette impasse et alléger les souffrances du peuple palestinien alors qu’Israël est un élément du conflit ? », s’interroge Yasmine Khaled, 15 ans, chef de la délégation égyptienne. Puis le chef de la délégation qatari intervient : « C’est toujours l’Egypte qui nous pousse à négocier avec Israël, l’accord de paix de 1979 en est un bon exemple ».

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(Photo : Magdi Abdel-Sayed)

Le débat devient houleux. Un échange de vues pendant lequel les participants défendent leurs opinions. Le chef de la délégation égyptienne bombarde d’accusations son homologue qatari qui, à son tour, tente de détourner le débat. C’est au tour d'Ahmad Kamel, 17 ans, chargé de diriger le débat, d’intervenir. Pour temporiser, il demande un verre d’eau, une tactique utilisée dans de telles situations de tension. « Il faut changer de ton selon les besoins du discours et déployer tous les efforts pour convaincre et atteindre vos objectifs. Je vous rappelle que l’Etat hébreu fait partie de la conférence comme les autres délégations. La diplomatie vise à faire prévaloir les solutions pacifiques sur les violentes », dit-il. Ahmad Salem, 16 ans, chef de la délégation israélienne, prend alors la parole, il défend son pays : « Le mur de séparation est le seul moyen de nous protéger contre le terrorisme dans une région qui vit des turbulences et où le pays le plus ciblé est Israël ».

Ainsi l’ALMUN permet aux élèves de s’initier au b.a.-ba de la politique et de la négociation par le biais de la simulation de débats. Car une telle scène n’aurait pas pu être possible dans la réalité puisqu’Israël n’est pas membre de la Ligue arabe. Mais, l’objectif d’un tel débat est de tester les réactions des adolescents et de les inciter au dialogue. Les délégations des Emirats et du Koweït s’échangent des blagues dans les éclats de rire. Soudain Ahmad Kamel intervient pour rappeler que de tels agissements enfreignent les règles de la diplomatie internationale. Le chef de la délégation iraqienne tient à leur rappeler : « Rire aux dépens des souffrances d’un peuple montre que ces pays sont incapables de ressentir les malheurs des autres. Comment pourraient-ils le faire puisqu’ils mènent une vie prospère ? ».

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Cette génération semble éprouver plus d'importance à la politique intérieure que celle extérieure.(Photo : Magdi Abdel-Sayed)

Le thème des droits de l’homme abordé cette fois est une culture qui semble être bien enracinée dans les pays développés et qui, d’après Salsabil, 14 ans, fait l’objet de transgressions dans le monde arabe. « Surtout en ce qui concerne le droit à la liberté d’expression. Il est temps de se ressaisir et de hausser le ton », s’exprime-t-elle.

Ce stage organisé par la faculté d’économie et de sciences politiques de l’Université du Caire est programmé dans toutes les écoles de la capitale afin de découvrir et former de futurs politiciens. « Ce sont les étudiants de l’université qui préparent ce stage alors que la faculté leur apporte une assistance technique. Un académicien est chargé de réviser le contenu de cette formation », explique Ahmad Kamel, 20 ans, formateur et responsable du modèle de la Ligue arabe.

Divisé sur deux organisations

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La présence des Etats-Unis et d'Israël fait apprendre aux élèves comment traiter l'autre.(Photo : Magdi Abdel-Sayed)

L’ALMUN, créé il y a 18 ans, était à l’origine uniquement destiné aux étudiants. Cette année, pour la première fois, 600 collégiens et lycéens y participent. Ce stage est divisé sur deux organisations internationales : d’une part, la Ligue arabe qui se ramifie elle-même en deux autres conseils : celui des droits de l’homme et celui de la gestion des crises. Et d’autre part, les Nations-Unies qui oeuvrent à travers le Conseil de sécurité et la représentation de l’Unesco au Caire. Les élèves assistent durant les deux premiers jours à des conférences afin d’acquérir une base de données sur les sujets à aborder. D’après Salma Sadeq, étudiante en sciences politiques et responsable des ressources humaines à l’ALMUN, « on enseigne aux jeunes les notions de politique. Ils doivent faire des recherches sur différents sujets afin de pouvoir défendre et justifier leurs points de vue. On les aide ainsi à acquérir certaines compétences : comment faire des recherches, comment se présenter et comment intervenir dans un débat », avance Kamel, en ajoutant qu’il suffit d’apprendre au jeune à s’exprimer 10 minutes devant une audience, pour qu’il trouve confiance en lui. « L’objectif de ce stage est d’apprendre aux juniors comment un politicien découvre les points faibles de son rival, comment profiter de tout cela pour faire pression sur son adversaire et tirer profit d’une situation délicate », avance Kamel, en poursuivant que cette formation a gagné de l’ampleur après la révolution égyptienne de 2011 pour combler le manque de leaders. Selon lui, la révolution a montré que l’Egypte était capable de fournir des activistes alors qu’elle manque de politiciens capables de présenter des solutions durant cette période transitoire. « Le manque de leaders politiques découle du fait que deux générations d’Egyptiens ont été écartées de la vie politique. Il est temps d’entamer le chemin. Mais il faut montrer aux jeunes les règles du jeu sans les manipuler », avance Hoda une autre participante.

Durant ces séances de travail, les jeunes sont confrontés à toutes sortes de situations même si certaines peuvent paraître irréelles. « Il faut que les jeunes apprennent à agir selon des faits et des hypothèses. La présence dans cette conférence d’un pays ennemi semble être utile, car cela aide les jeunes à se mettre dans la peau de l’autre, comprendre ses justifications et motifs, et réagir en conséquence. Ce n’est plus un monde utopique mais plutôt un jeu de cartes et plus précisément un jeu d’intérêts », poursuit Seif Taher, organisateur de cet événement, qui estime que la distribution des rôles dépend des compétences du jeune, sa confiance en lui et son charisme.

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(Photo : Magdi Abdel-Sayed)

« On ne peut pas par exemple nommer un timide à la tête d’une délégation d’un pays stratégique. C’est exactement comme le metteur en scène qui distribue les rôles entre stars et figurants », explique Kamel.

Un maître de conférences, le plus souvent un étudiant, gère la séance. Par ailleurs, une personne est chargée de noter les recommandations prises lors de ces séances. « Mais, on a ajouté deux autres personnes qui sont le directeur et le co-chercheur, qui ont pour mission de fournir des informations importantes en cas de nécessité pour que les discussions soient plus fructueuses et plus proches de la réalité. La stimulation l’exige », ajoute Sara Sadeq.

Les jeunes ont l’air grave

Un autre débat a maintenant lieu dans la salle consacrée aux réunions de l’Unesco. Vêtus en tenues formelles, les jeunes ont l’air grave. Un moyen de mieux entrer dans le jeu ? Peut-être. Leur connaissance est en fait un amalgame d’informations collectées sur Internet et dans le monde des adultes. « Pour représenter le Qatar, je me suis rappelé les discussions houleuses échangées entre mon père et mon oncle concernant la chaîne Al-Jazeera. Ce sont eux mes sources d’information. J’ai zappé un peu sur les chaînes arabes et sur le Net pour préparer mon discours », confie Karim, étudiant en première année secondaire.

D’après Seif Taher, l’un des organisateurs de l’ALMUN, le défi majeur de ce modèle est que cette année, la majorité des élèves ont une connaissance de la politique intérieure alors qu’ils ignorent la politique extérieure. Aborder des questions concernant le monde arabe sera un vrai défi.

Le modèle fait aussi face à d’autres problèmes. « On rencontre un manque de sponsors surtout aujourd’hui où le pays est en pleine crise économique. On a besoin de budget pour réserver des salles et louer les autobus nécessaires pour le transport des formateurs et des élèves », ajoute Taher en poursuivant que les événements chauds qui se déroulent dans les universités depuis le déclenchement de la révolution entravent parfois le programme de l’ALMUN.

Mais malgré le manque de connaissance et la naïveté de l’expérience, ces jeunes tentent d’établir un document de recommandations. « On sait que nos décisions ne changeront pas la réalité, mais c’est tout ce qu’on peut faire », avance Omar Yasser, 15 ans, chef de la délégation anglaise.

Il change de place avec son voisin pour lui laisser la parole. « Une fois la séance clôturée, on regagnera nos écoles. Mais au moins on aura eu l’occasion de rêver. Peut-être qu’un jour, l’un de nous pourra occuper un poste-clé dans ces organisations. Il va probablement s’inspirer de cette expérience vécue ensemble », conclut Yasser, élève en première secondaire.

Histoire d’un modèle

L’ALMUN (modèle de la Ligue arabe et des Nations-Unies) en tant qu’activité a débuté en 1996 à la faculté d’économie et de sciences politiques de l’Université du Caire. Ce modèle a été élaboré pour la première fois sous la supervision de Hala Al-Saïd, actuelle doyenne de la faculté. Durant sept ans, le modèle était destiné uniquement aux étudiants d’universités. Il avait pour objectif de les former afin d’assister à la grande conférence estudiantine qui se tient tous les ans en présence de 600 personnes au Centre de conférences du quartier de Madinet Nasr, au Caire.

La formation se fait sur 9 séances durant lesquelles les jeunes vont apprendre des notions qui leur permettront de remplir leurs missions en assistant à de telles conférences. Ils commencent à s’initier à la politique extérieure de chaque pays, y compris ses positions politique, économique, sociale ... afin de le présenter au mieux.

En 2003, le modèle a été proposé pour la première fois aux collégiens et lycéens, à travers différents comités pour trouver des sponsors, contacter les écoles, ou médiatiser le modèle que les étudiants travaillent.

D’après Seif Taher, responsable des relations publiques de l’ALMUN et étudiant en sciences politiques, les sponsors au cours des années précédentes étaient des entreprises qui finançaient le modèle comme un moyen de publicité.

Cette année, c’est le Réseau arabe des droits de l’homme qui parraine l’ALMUN. Mais avec les changements politiques que connaît le monde arabe, certaines organisations régionales sont entrées en jeu et ont accordé une attention particulière à ce modèle.

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