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Quand l’inchad aspire à revivre

Dina Darwich, Lundi, 09 décembre 2013

Entre perte des traditions et attaques de la part des salafistes, les mounchidine ont du mal à survivre. Ces chanteurs populaires tournés vers Dieu et le prophète continuent malgré tout de sillonner l’Egypte de village en village. Certains aspirent à renouveler le genre.

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Le syndicat des Mounchidine compte entre 7 000 et 10 000 chanteurs. (Photo : AFP)

Il ressemble à un globe-trotteur vêtu de sa djellaba foncée, de son turban blanc qui couvre ses cheveux et de son chapelet qui ne le quitte jamais. Khaled Mohamad Abdel-Hadi, professeur à Al-Azhar, semble sortir des mille et une nuits. Sa voix puissante résonne et nous emporte vers un passé lointain et inoubliable.

Khaled Mohamad Abdel-Hadi incarne un art en perdition. A 43 ans, ce mounchid (chanteur religieux) va de village en village en quête d’un public toujours plus rare. Du gouvernorat de Daqahliya à Kafr Al-Cheikh en passant par Marsa Matrouh et aux bourgs les plus lointains de la Basse-Egypte, il n’hésite pas à laisser de côté son travail et à parcourir des centaines de kilomètres pour animer des soirées en invoquant Dieu, le prophète et ses compagnons.

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Le cheikh Yassine Al-Tohami est le roc de cet art en Haute-Egypte.

« C’est dans les villages que j’arrive encore à chanter. Là, le public est plus attaché à ses traditions et ce genre de chants religieux convient toujours à son goût. Le mounchid fait encore partie des célébrations pendant le mois du Ramadan, à l’occasion du petit et du grand Baïram, du Mouled Al-Nabi et du départ et retour des pèlerins. Certaines familles tiennent également à célébrer les mariages de leurs enfants en présence d’un mounchid. C’est une forme de bénédiction que d’entamer une vie conjugale au rythme d’un chant religieux », explique le cheikh Khaled qui préfère animer des soirées en Basse-Egypte où son père, lui aussi mounchid, jouit d’une grande renommée. En Haute-Egypte, le chantre populaire de l’inchad est le cheikh Yassine Al-Tohami.

En effet, les facteurs géopolitiques ont eu leur impact sur l’art de l’inchad. Les provinces de la Basse-Egypte, plus proches du centre, ont été les plus touchées par les vagues d’occidentalisation, ce qui n’est pas le cas en Haute-Egypte.

« Le public du Delta préfère l’inchad dit en ammiya, dialecte de la région, alors qu’en Haute-Egypte, c’est en argot saïdi qu’il se chante. Le mounchid doit bien maîtriser ses thèmes poétiques et surtout la langue arabe », avance le cheikh qui a fait ses études à Al-Azhar comme plusieurs membres de sa famille. Il ajoute qu’autrefois, les kottab (cercle d’apprentissage du Coran) ont permis de découvrir des mounchidine hors pair. « Aujourd’hui, on tente de faire revivre ces cercles afin de préserver l’art de l’inchad », ajoute-t-il.

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Dans ses voyages fréquents, le cheikh Khaled chante le répertoire de son père : environ 300 chants religieux, poèmes et expressions populaires. Il garde aussi jalousement des recettes traditionnelles servant à ménager la voix. « Après chaque chant, mon père avait pour habitude de couvrir son cou pour garder au chaud ses cordes vocales. Il dit souvent que certains aliments aident à préserver le timbre de la voix comme la halawa téhiniya (beurre de grains de sésame) avec du thé et certains fruits, comme les figues, que mon père avale avant chaque récital. Mais son conseil le plus précieux est de bien dormir car le sommeil repose la voix », confie le cheikh. A l’instar de nombreux mounchidine, il tente de suivre le périple de son père et de ses ancêtres qui ont marqué cet art. « On manque aujourd’hui de compositeurs et de poètes, qui peuvent donner un second souffle à cet art en perdition », regrette-t-il, pourtant.

10 000 mounchidine en Egypte

Sauver l’art du chant religieux est le souhait du cheikh Khaled et des 7 000 à 10 000 mounchidine que compte le pays. Mohamad Al-Hilbawi, mounchid et chercheur qui a participé à la formation de plusieurs troupes et chanteurs, précise qu’il existe quatre genres d’inchad : ibtihalat, une supplication chantée uniquement par le soliste, tawachih diniya, une poésie religieuse basée sur un échange mélodique entre le soliste et le choeur, quissas diniya, histoires religieuses chantées et narrées, et surtout l’inchad soufi contenant les thèmes de la mystique islamique.

Malgré la progressive disparition des mounchidine, une lueur d’espoir semble pointer à l’horizon. Un syndicat des Mounchidine a enfin vu le jour après 20 ans de lutte. « C’est le rêve de mon père. Après la révolution du 25 janvier, créer des organismes pouvant défendre les droits de leurs membres est devenu possible », se réjouit Ahmad Yassine Al-Tohami, le mounchid de Haute-Egypte qui veut faire revivre cet art authentique et développer le tourisme religieux en Egypte. Les membres du syndicat ne font partie d’aucun courant politique ou religieux particulier malgré certaines accusations haineuses les décrivant comme proches des chiites.

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Un état d'extase s'empare des fidèles lorsqu'ils répètent le chant religieux.

L’objectif de ce syndicat est d’aider les chanteurs à faire revivre cet art, de créer une nouvelle génération de mounchidine et de fournir une formation adéquate. Le syndicat va également imposer des conditions strictes pour protéger ses membres. « On lutte pour que les mounchidine ne chantent plus dans les fêtes où les coups de feu et la drogue font partie de la célébration. Nous aspirons à ce que tous les mounchidine bénéficient d’une assurance médicale et d’une pension de retraite », poursuit Al-Tohami qui a l’intention d’encourager les chanteurs à travers des concours et des festivals.

Mais ce syndicat a du pain sur la planche. « Le courant salafiste ne cesse de s’opposer aux mouleds sous prétexte que ce genre de festivité est illicite. Ces cérémonies sont de grands spectacles où chaque mounchid montre son talent avec des effets vocaux extraordinaires », avance le cheikh Khaled Abdel-Hadi qui met l’accent sur le faible rôle des médias en ce qui concerne la préservation et la diffusion de cet art.

L’inchad et un art qui date de l’époque omeyyade. Le calife Marwan Ibn Abdel-Malek avait l’habitude d’encourager les mounchidine. Depuis, l’inchad n’a cessé de s’épanouir en Egypte où les croyants se sont accoutumés à faire leurs prières en chantant. Les Fatimides ont donné un élan supplémentaire à cet art. Le mounchid était alors surnommé Ibn Layali (le fils de la nuit). Plus tard, au VIIIe siècle de l’hégire, les soufis ont contribué à développer l’inchad et à placer les règles encadrant ce chant. C’est au XIXe siècle qu’un grand nombre de cheikhs se font connaître, une époque où cet art connaît un essor important. Des mounchidine de renom marquent plusieurs générations, à l’instar d’Aboul-Ela Mohamad, Zakariya Ahmad, Ali Al-Qassabgui, la diva Oum Kolsoum, Fathiya Ahmad, et d’autres.

Le bon vieux temps

Une atmosphère de bons vieux jours règne dans la salle soufie. Trois cheikhs, habillés de caftans et de tuniques traditionnelles, déclament des chants religieux, accompagnés de deux percussionnistes et d’un joueur de qanoun.

Bilal, un jeune chanteur, fait l’éloge du prophète. Les deux autres l’accompagnent en chantant en choeur. Un des cheikhs récite un mawal et la troupe le relaye invoquant Dieu et le prophète et ainsi de suite, créant une polyphonie bien étudiée. Le spectacle repose sur une alternance d’intermèdes musicaux et de lectures de fragments des récits et des hauts faits d’Al-Kachech. Dialoguant et se faisant écho, littérature et musique expriment la passion mystique : l’amour que voue le soufi à Dieu entre wajd, chawq et hob (passion, désir et amour).

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Les mounchidine de la Basse-Egypte font l'éloge du prophète en langue familière.

L’improvisation guide le choix des litanies, toutes en réminiscences coraniques. « Si on est appelé à moderniser cet art, il faudra faire intervenir de nouveaux instruments musicaux, comme l’orgue par exemple, alors que l’art authentique compte beaucoup sur la flûte (al-nay) et les doufouf. Les instruments occidentaux risquent cependant de menacer l’authenticité de cet art qui a su garder sa particularité », confie Badr Al-Assouani qui a appris cet art au sein de sa tribu Al-Gaafra, maître dans les rituels du chant religieux.

Le cheikh Khaled partage cet avis. Il estime que les jeunes d’aujourd’hui n’apprécient que peu cet art, bien que les mounchidine animent toujours des soirées dans les quatre coins de l’Egypte. Il raconte même que son père a chanté à l’autre bout du monde, en Australie, où il a eu un grand succès lors d’une fête dans un centre islamique.

Aujourd’hui, le nouveau syndicat a pour mission de sauver cet art authentique. Le chant religieux dans la campagne égyptienne n’est pas seulement un art, il est surtout un mode de vie qui a traversé les frontières et uni les coptes et les musulmans dans des soirées inoubliables.

« Nombreuses sont les familles coptes qui ont pris l’habitude d’animer leurs soirées au rythme des tambours du cheikh Yassine Al-Tohami. L’inchad incite à l’extase, provoque des sensations émotionnelles, fait tourner les têtes et les corps à la recherche de transes multiples. Cet art apaise les esprits, fait fondre la neige des montagnes et aide à régler les conflits, surtout dans les villages de la Haute-Egypte », conclut Ibrahim Abdel-Hafez, président du département de littérature populaire à l’Institut des arts populaires de l’Académie des arts.

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