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Le taqsib, un métier qui agonise

Dina Darwich, Dimanche, 13 octobre 2013

Les qassabguis (brodeurs) qui, durant des décennies ont fabriqué la Kiswa de la Kaaba, ont aujourd’hui du mal à joindre les deux bouts. Ce métier qui a connu des années fastes semble agoniser. Reportage dans le dernier atelier qui a fabriqué le voile doré de la Kaaba.

Kiswa de la Kaaba,
Le qassabgui a besoin de 7 ans pour apprendre le métier à la perfection. (Photo : Hachem Aboul-Amayem)

« 50 ans se sont écoulés depuis la fabri­cation de la dernière Kiswa de la Kaaba (étoffe recouvrant la Kaaba). Je me souviens encore comme si c’était hier. J’avais 25 ans, je faisais partie d’une équipe constituée de 25 qassabguis qui avaient le privilège d’accomplir chaque année cette tâche minutieuse. Avant d’entamer cet ouvrage prestigieux, on exécutait des rituels très parti­culiers empreints de mysticisme. Une grande partie de l’ouvrage se faisait dans un atelier situé dans le quartier d’Al-Khoronfech, près de Ramsès, le reste du boulot s’effectuait ici. Sous le rythme des tambourins, on répétait en choeur Salli Aala Al-Nabi (salut sur le pro­phète Mohamad) », raconte Mohamad Fathi, 75 ans, l’un des plus vieux qassabguis.

Incliné sur son ouvrage, un morceau de velours noir, ses doigts semblent danser sur les courbes d’une écriture très appliquée, élé­gante, qui est la calligraphie arabe. « Le taq­sib, ou l’art de broder des versets du Coran avec du fil en or ou en argent, est un art arabe, inspiré des versets du Coran », assure Fathi, qui préfère utiliser le terme taqsib au lieu de sirma, pour appuyer sur l’origine arabe de cet art.

Là, dans cet atelier de taqsib situé à Khan Al-Khalili, le passé glorieux rejaillit, mais l’avenir semble sombre. Après la fermeture de l’organisme d’Al-Kiswa dans les années 1960, le lieu continue d’abriter des qassabguis. Ils tiennent à préserver ce métier qui a connu son âge d’or à l’époque fatimide, mamelouke et ottomane. « Les célébrations qui accompagnaient le trans­port de la Kiswa vers l’Arabie saoudite sont encore présentes dans mon esprit », poursuit Fathi. Ce brodeur n’a rien oublié. « A ce premier modèle, où s’entremêlent étroitement sacré et politique, correspond un modèle processionnal reli­gieux toujours dominant, celui de la caravane du hadj », ana­lyse le vieux qassabgui.

Ce style d’écriture, qui date de l’époque mamelouke, ren­voie à la procession du Mahmal qui, jusqu’à l’ère wahhabite, fut l’une des grandes attractions religieuses de l’Egypte musul­mane. Elle annonçait le départ de la caravane égyptienne pour le pèlerinage à La Mecque. « Un palanquin, le Mahmal, juché sur un chameau, symboli­sait le pouvoir mamelouk et le coeur de la caravane égyptienne : la politique, là encore, épousait le sacré », ajoute Fathi, qui semble être un fan des contes des Mille et une nuits.

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(Photo : Hachem Aboul-Amayem)

Les murs de l’atelier sont couverts de tableaux brodés, dont chacun présente un ver­set du Coran ou un zikr. Le contraste des cou­leurs entre le doré et le noir donne au lieu une atmosphère paisible. L’odeur de l’encens pro­venant des ruelles adjacentes embaume l’ate­lier. La fenêtre qui donne sur le khan nous fait découvrir la calligraphie qui orne les façades des vieilles mosquées des alentours. Cet art est la source d’inspiration de ces artistes. « On vit sur les vestiges du passé », explique Ahmad Chawqi Al-Qassabgui, 44 ans, propriétaire de l’atelier. Il ajoute que ce métier se perpétue de père en fils. Sa famille, celle d’Al-Mawardi, est très réputée dans cet art. « On continue à fabriquer des tableaux qui sont des copies intégrales de la porte de la Kaaba. A l’époque, le ministère des Waqfs nous fournissait des documents, ce qui nous permettait de respecter les normes de l’ouvrage. Sur la dernière Kiswa de la Kaaba, le verset : Vous pénétrerez donc dans la mosquée sacrée, figurait au milieu de la porte, alors que le verset : Hâtez-vous vers le pardon de votre Seigneur, occu­pait la partie supérieure de la porte, et la phrase : Allah Rabbi, Allah Hasbi (Allah est mon Dieu, Allah est mon soutien) apparaissait sur différentes parties de la porte de la Kaaba », précise Chawqi. Tenant une aiguille très fine à la main, il l’enfile d’un fil doré et se met à broder les sourates d’Al-Nas (les gens) et d’Al-Falaq (l’aurore). « Les versets du Coran ont eu un impact sur les qassabguis », avance Adel Mahrous, 37 ans, qui a commencé ce métier à l’âge de 18 ans. Il ajoute : « J’ai quitté l’école à l’âge de 14 ans et j’ai fini par apprendre par coeur plusieurs versets du Coran en les brodant et les cousant point par point ».

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(Photo : Hachem Aboul-Amayem)

Chaque broderie raconte une histoire. C’est dans cet atelier que le costume de mariage de Khachaba pacha a été brodé. C’est là qu’on a fabriqué les médailles des militaires et les cos­tumes brodés de certaines personnalités avant la Révolution de 1952. C’est ici, aussi, que le père Qassabgui a cousu l’écharpe de la prin­cesse Diana, qui a ébloui le monde entier lors de la célébration de son mariage royal en 1981.

Un métier en déclin

Malheureusement, ce métier est à l’agonie. Alors que le nombre des qassabguis dans les années 1980 variait entre 40 et 50, aujourd’hui, il ne dépasse pas les 10. « Les grands osta (les maîtres) sont tous morts. Beaucoup d’ateliers ont fermé et leurs artisans ont changé de métier. Ceux qui résistent encore ont de grandes diffi­cultés et ont du mal à survivre », explique Chawqi Al-Qassabgui.

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Les qassabguis ont l'occasion d'apprendre le Coran puisqu'ils le cousent point par point. (Photo : Hachem Aboul-Amayem)

Le manque de personnel se fait sentir dans ce métier qui nécessite de la patience. Une patience qui fait défaut chez la nouvelle génération d’ap­prentis. « Il faut au moins une année pour apprendre à un débutant comment fixer du tissu velours sur le bois. Quant à la broderie, cela prend au moins 7 ans pour devenir brodeur professionnel, car il faut maîtriser les différents types de calligraphie arabe. Certains sont très difficiles à broder à cause de l’interférence des lettres, comme l’écriture koufi, soloss et diwa­ni, car elles sont constituées de plusieurs courbes et inclinaisons. La tâche devient plus délicate lorsque l’écriture est minuscule, car cela demande à la fois de la concentration et de la précision », explique Chawqi, en déroulant du fil doré de sa bobine.

C’est pour cette raison que le salaire des bro­deurs est élevé. Ce dernier touche entre 50 et 60 L.E. par jour. Pour exécuter une petite pièce, il lui faut au moins 15 jours. « Ce qui veut dire que le prix d’un tableau peut atteindre et même dépasser les 900 L.E., et le client n’est souvent pas prêt à payer un tel prix », ajoute-t-il.

Les touristes sont rares

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Khan Al-Khalili est le quartier qui abrite les brodeurs qui restent.(Photo : Hachem Aboul-Amayem)

Côté commercialisation, cela ne marche pas très bien. En effet, le secteur du tourisme a subi, après la révolution, de fortes secousses. Aujourd’hui, les bazars de Khan Al-Khalili regardent les mouches voler et le marché souffre de récession. « On comptait sur les tou­ristes malaisiens, arabes et turcs, mais ils sont rares », confie Chawqi, qui tente maintenant de travailler avec les soufis pour affronter cette crise. « On a refait les tentures des tombeaux des saints, comme celui d’Al-Sayéda Hourriya dans le gouvernorat de Béni-Soueif, en Haute-Egypte, et celui d’Al-Sayéda Halima Al-Saadiya, nourrice qui a allaité le prophète, sur lequel on a brodé 4 versets du Coran en fil d’or et qui apparaissent aux quatre coins du darih (sépul­ture) », indique Chawqi.

Et ce qui aggrave la situation est que la plu­part du matériel nécessaire à cet art est importé et son prix est élevé. « Les couleurs des fils en soie et qui ressemblent à l’or 24 carats (or bon­doki de couleur noisettes), 21 ou 18 carats sont introuvables. On a besoin de 3 à 15 bobines pour exécuter un ouvrage. Cela dépend de l’écriture et du nombre de versets qu’on veut broder. Le prix de la bobine atteint les 25 L.E., et ce, sans compter le tissu en velours qui sert de toile de fond et dont le prix s’élève à 600 L.E. le rouleau », ajoute Chawqi.

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(Photo : Hachem Aboul-Amayem)

Des conditions difficiles qui ont poussé les qassabguis à lancer, depuis les années 1980, des appels aux autorités concernées, afin d’interve­nir pour sauvegarder un métier dont l’Egypte a été le berceau et dont le savoir-faire a été trans­mis à tous les pays du monde islamique pendant l’époque ottomane.

« Aujourd’hui, on lance un autre appel au gouvernement égyptien et au roi de l’Arabie saoudite pour préserver un art qui est étroite­ment lié au patrimoine et au rituel du hadj », conclut Chawqi Al-Qassabgui, sans perdre sa passion pour ce métier, malgré les soucis.

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