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Sériciculture : Ce petit ver qui fait des merveilles

Manar Attiya, Mardi, 19 octobre 2021

L’élevage de vers à soie est intimement lié à la culture du mûrier. Visite guidée à Qéna, où la production de la soie fait le bonheur des villageois.

Sériciculture : Ce petit ver qui fait des merveilles
Les villages Al-Khattara et Bahari Kamoula sont les pionniers de cette culture en Egypte et en Afrique. ( Photo : Hassan Ammar)

C’est ici que grouillent des milliers de vers à soie de mai à novembre. De l’éclosion de la graine à la naissance du ver, jusqu’à sa transformation en papillon. Pour débuter l’élevage, Awad commence par se procurer les oeufs pour les faire incuber. Mohamad place une feuille de papier humide au milieu d’un récipient en plastique transparent puis pose les oeufs tout autour et referme la boîte avec un couvercle contenant des trous pour avoir une bonne aération. « On utilise une boîte transparente pour avoir de la lumière naturelle. Après 5 à 15 jours d’incubation, les oeufs deviendront comme bleutés et les jeunes vers à soie naîtront quelques jours après », explique Mahmoud. Après l’éclosion, ce dernier retire le papier humide placé dans la boîte et le remplace par de la nourriture. Il pose les feuilles de mûrier à une petite distance, car les jeunes larves ne peuvent pas se déplacer trop loin.

Sériciculture : Ce petit ver qui fait des merveilles
Ces minuscules insectes, qui ne mesurent au départ que quelques millimètres, se nourrissent exclusivement de feuilles de mûriers. ( Photo : Hassan Ammar)

Nous sommes à Qéna, dans deux villages juxtaposés : Al-Khattara et Bahari Kamoula, situés à une soixantaine de km au nord de Louqsor en Haute-Egypte, sur la rive droite du Nil. Depuis fort longtemps, les habitants de Qéna plantent le mûrier nain, importé d’Inde, car il s’adapte parfaitement au climat et à la nature du sol égyptiens. « Un arbuste au port compact, ne dépassant pas les 1,50 m, qui convient à la taille de l’agriculteur égyptien. Cette variété fertile produit tout au long de l’été des fruits qui se récoltent de mai à septembre. Ces mûriers supportent bien la pollution et tolèrent les étés chauds et secs », explique Walid, qui travaille aussi dans la salle d’essai de l’usine, tout en précisant que la stratégie consiste à fabriquer des produits en soie de qualité supérieure. « Les débuts étaient difficiles. Je n’y connaissais rien. Je ne savais pas quoi donner à manger aux chenilles », raconte Hadja Fatma avec simplicité. Mais, avec le temps, cette femme est devenue une experte dans le domaine de l’élevage des vers à soie. Elle apporte un soin particulier aux vers, les trie en fonction de leur taille, les nourrit parfois en leur donnant des feuilles tendres, celles du bout de la branche. Elle nettoie leurs excréments, essuie les feuilles du mûrier ... Fatma regarde toujours avec émerveillement ces petites créatures. « En mai-juin, une fois sorties du hangar, ces chenilles vont grossir jusqu’à atteindre une dizaine de centimètres. Plus les chenilles grossissent, plus leurs besoins alimentaires sont importants, il faut voir la vitesse à laquelle elles consomment les feuilles de mûrier ! », dit la vieille dame qui habite le village Al-Khattara.

De nombreuses activités adjacentes

Sériciculture : Ce petit ver qui fait des merveilles
Le projet a créé plus de 4 000 emplois. (Photo : Hassan Ammar)

Pionniers en Egypte et en Afrique, les villages Al-Khattara et Bahari Kamoula ont commencé à investir dans le développement des filières de la soie en exerçant des activités complémentaires et diversifiées. Ici, 20 familles, hommes, femmes, grands-parents et enfants, travaillent chez eux. Et, près de 150 agriculteurs dans les champs de mûriers et les hangars des vers à soie. Ils participent au cycle de production de la soie qui pourrait être divisé en quatre étapes : la plantation des mûriers et la récolte des feuilles, l’élevage des vers à soie, l’éclosion des chenilles jusqu’à réalisation du cocon qu’ils produisent et l’émergence du papillon. Le dévidage des cocons (que l’on plonge dans de l’eau très chaude afin d’obtenir un fil de soie brute, appelée soie grège) et le tissage des tapis noués à la main en soie naturelle sont les deux autres étapes que les habitants du village Al-Bahari Kamoula accomplissent.

Une initiative a été lancée en novembre 2018 par l’Organisation des Nations-Unies pour le développement (PNUD) et l’Association égyptienne pour le développement complémentaire (Nedâa) en coopération avec la Société de l’eau potable et du drainage sanitaire. Un protocole d’accord a été signé entre les différentes parties pour consacrer une superficie de 200 feddans dans les villages Al-Khattara et Bahari Kamoula en vue de planter des mûriers, élever des vers à soie et fabriquer des articles de qualité. Le coût de ce projet, financé par une fondation privée, est de 5 millions de dollars pour la première phase et 20 millions de dollars pour la seconde. L’objectif est de créer 4 345 emplois à des agriculteurs en bénéficiant du développement de la sériciculture, et ce, dans le cadre du projet « Relancer l’industrie de la soie » afin d’améliorer les revenus des populations rurales.

« Nous avons commencé par les gouvernorats de Haute-Egypte, car ils souffrent de la pauvreté. Nous avons choisi Qéna, car d’après les études effectuées entre 2012 à 2017 sur la pauvreté, le gouvernorat de Qéna enregistrait le taux le plus élevé. Trois ans et demi après le lancement du projet, Qéna se trouve aujourd’hui à la 6e place », précise le Dr Diaa Abdou, directeur du programme du développement complémentaire auprès du PNUD.

Centre de formation

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Les villageoises utilisaient jadis le noul (métier à tisser) pour fabriquer des châles « ferka ». (Photo : Hassan Ammar)

Awad Abdel-Samie est enthousiaste. Cet agriculteur de 46 ans a vu ses revenus augmenter en deux ans grâce à l’élevage des vers à soie. « J’adore ce que je fais, mais ce n’est pas facile. Ce genre d’élevage exige une prudence extrême et beaucoup de travail, car il faut protéger les vers des prédateurs et des maladies, et les nourrir jusqu’à huit fois par jour », explique Abdel-Samie. L’élevage du ver à soie lui a permis d’améliorer ses conditions de vie. « Nous pouvons actuellement manger de la viande et j’arrive à payer les frais de scolarité de mes enfants », explique ce père de quatre enfants, actuellement employé dans cette exploitation de petite taille. Le salaire de Am Awad atteint les 3 000 L.E. par mois. Il est l’un des agriculteurs les plus qualifiés. Les salaires varient en fonction de la compétence et de l’expérience de chacun, entre 1 500 et 3 000 L.E.

Comme tous les employés qui travaillent dans le projet, Walid Mohamad, 35 ans, diplômé en agriculture, connaît par coeur le cycle de vie de cet insecte très sensible : « Le ver à soie est un animal qui connaît plusieurs transformations au cours de sa vie : d’oeuf, il passe à larve puis à chenille et enfin à papillon. La qualité de son environnement est essentielle à sa survie. Des doses, même très faibles, de produits chimiques peuvent le tuer très rapidement ».

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Les habitants de Qéna ont l’habitude de planter le mûrier nain importé d’Inde. (Photo : Hassan Ammar)

Le projet a également permis de financer l’ouverture d’un centre de formation en sériciculture, de production d’oeufs de vers à soie et de tissage : tapis en soie et des châles « ferka ». Dans ce centre, les femmes et les jeunes filles suivent des cours de formation tous les jours pour augmenter leurs connaissances et savoir-faire. « Nous avons appris que le ver à soie a une courte vie (6 semaines environ). Mais, il a le temps de changer de peau 4 fois. La première fois à 4 jours, puis au 11e, 17e et 25e jours », dit une des filles au sein de l’atelier de formation. Après avoir terminé la leçon du jour, une femme présente au cours répète ce qu’elle a appris : « L’élevage comporte deux périodes : l’incubation de l’oeuf et l’élevage de la chenille. Le cycle de vie qui dure 30 à 40 jours comporte des mues qui permettent à la chenille de grossir environ 40 fois. Elle arrive à son complet développement quand son poids atteint environ les 5 grammes et sa longueur 9 cm. Ensuite, elle grimpe sur des branches et y crée son cocon pour devenir une chrysalide et enfin un papillon ». A tour de rôle, les filles continuent à lever leurs doigts pour répondre aux questions du prof : « Les vers à soie passent la majeure partie de leur temps à manger », « Il faut 3 jours pour faire le cocon » … Et au professeur d’ajouter une information très importante : « Trois jours après l’achèvement du cocon, la chrysalide est formée, puis 15 jours après, le papillon, et, si on ne tue pas la chrysalide avant cette transformation, le papillon sortira de son cocon en le perçant, et celui-ci ne pourra plus se filer. Donc, pas de fils de soie ».

Redonner vie à cette activité

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Les villageoises fabriquaient aussi des tapis en soie faits main. (Photo : Hassan Ammar)

Le filage et le tissage sont des techniques utilisées depuis la nuit des temps. Les villageoises utilisaient jadis le noul (métier à tisser) pour fabriquer des châles « ferka », appellation saïdie. Elles fabriquaient aussi des tapis en soie faits main. Et le tissage de soie constituait la plus grande richesse du gouvernorat de Qéna. « Dans les années 1960 et 70, des milliers de ferkas étaient exportés vers le Soudan, car le trousseau de la mariée soudanaise devait comprendre des tapis et des châles fabriqués en soie et tissés par les villageoises qénawies », raconte Ali Maher, originaire de Qéna et responsable du projet auprès de Nedâa. A partir des années 1980, les habitants ont décidé de se reconvertir au tissage du coton. Cette reconversion a mis fin à la fabrication de la soie. Aujourd’hui, on ressuscite ce métier et on retourne à cette industrie ancienne.

De quoi satisfaire les villageois de Qéna, ravis de se remettre à l’élevage du ver à soie qui était répandu en Egypte au début du XIXe siècle. A cette époque, Mohamad Ali pacha avait planté énormément de mûriers afin d’augmenter la production des fils de soie. Il avait construit une usine située à Khoronfoch et avait même ramené des ouvriers d’Italie, spécialisés dans le tissage de la soie. Optimiste quant à l’avenir de la sériciculture en Egypte, Ali Maher, le responsable du projet à Qéna, espère que la production de la soie incitera d’autres villages en Haute-Egypte et d’autres gouvernorats à faire de même. « Pour qu’ils puissent fabriquer leurs articles en soie et faire progresser l’économie vivrière qui pourrait engendrer une certaine aisance », conclut-il.

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