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Photo de souvenir ou souvenir du bon vieux temps

Hanaa Al-Mekkawi, Lundi, 23 août 2021

Autrefois essentielle à la parfaite réussite des vacances en bord de mer, la photo prise par un professionnel n’a plus le vent en poupe et les photographes voient leur activité en berne. Reportage sur les plages d’Alexandrie.

Photo de souvenir ou souvenir du bon vieux temps
(Photo : Ahmad Abdel Kerim)

Chemise et short blancs, chapeau, peau bronzée et un sac accroché à l’épaule pour l’appareil photo. Les estivants les reconnaissent facilement et de loin : ce sont les photographes. Ils sillonnent les plages et leur proposent des photos souvenirs. Il suffit de les appeler, poser et éterniser les jours heureux des vacances en bord de mer. Autrefois, ils étaient indispensables. Pas de vacances sans ces photos prises par des professionnels. Des photos dans les albums, dans des cadres ou accrochés aux murs des maisons. On y attachait tant d’importance à tel point que certains, à peine rentrés de vacances, les montraient fièrement aux copains et aux cousins.

Et pour les photographes présents tout l’été sur les plages, l’activité était fructueuse, comme le dit Ahmad Gharib, l’un d’eux. Aujourd’hui âgé de 80 ans, il continue d’exercer ce métier qu’il a commencé au début des années 1970 et qu’il a toujours aimé. Il a été initié à la photographie par son frère aîné, lui aussi photographe de profession. Gharib et d’autres continuent de parcourir les plages, cependant, ils sont beaucoup moins nombreux. « Le métier existe, mais ce n’est plus comme avant, car les photos imprimées ne sont plus en vogue, ce qui n’était pas le cas autrefois », dit Gharib. Ce dernier voit les choses clairement. Et même s’il admet que son métier de photographe de plage est en voie de disparition, il refuse de baisser les bras. Bien qu’il soit le seul photographe à continuer à travailler sur la plage publique d’Al-Sélséla à Alexandrie, qui s’étend sur un kilomètre et demi, Gharib suit la même routine tous les jours : il arrive à 8h, passe sa journée à marcher, faire des allers-retours sur la plage tout en espérant qu’un des estivants lui demandera une prise. Puis, il quitte le bord de mer dès le coucher du soleil. Ses jours défilent ainsi depuis le mois de juin jusqu’à la fin de septembre. D’après lui, le pic, c’est le mois d’août, les dix derniers jours de juillet et les dix premiers jours de septembre.

Un métier, une passion

Photo de souvenir ou souvenir du bon vieux temps
Se poser devant le photographe de la plage est devenu de plus en plus rare. (Photo : Ahmad Abdel Kerim)

On est donc en pleine saison, et pourtant, les affaires vont mal. « Depuis le début de l’été, je n’ai pris aucune photo. Mais je n’ai pas d’autres choix que de continuer à exercer mon métier, car je ne sais rien faire d’autre. Je ne suis pas du genre à rester à la maison, alors je préfère passer ma journée sur la plage, face à la mer en attendant que la chance puisse me sourire », précise Gharib.

Avant, sur cette même plage, poursuit ce dernier, il y avait plus d’une cinquantaine de photographes et ils avaient tous du travail. Les familles arrivaient en grand nombre pour passer leurs vacances ici et ce sont elles qui attendaient que le photographe fasse son apparition pour les prendre en photo. Ayant l’oeil aguerri et une grande expérience, il leur faisait prendre des poses et eux devaient lui obéir. Les pellicules photos 35 mm, noir et blanc à une certaine période, et plus tard, en couleur, étaient emmenées dans l’un des studios pour les immerger dans un bain de révélateur, puis une solution appelée bain d’arrêt et un fixateur. En attendant, les photographes passaient leur temps attablés dans un café, connu sous le nom du café des photographes dans le quartier de Miami, pour papoter et échanger des nouvelles. « Ce café n’existe plus, à la place il y a un magasin de vêtements, quant aux studios, il n’en reste que quelques-uns », indique Gharib. Le lendemain, les photographes rencontraient les estivants au même endroit où les photos ont été prises pour les remettre à leurs destinataires. « J’attendais ce moment avec impatience, car je voyais mon importance à rendre les gens heureux », dit Alaa Hafez, 65 ans, photographe de plage depuis l’âge de 14 ans. Il partage le travail avec trois autres du même métier sur la plage de Sidi-Bichr. Les marques de fatigue sont visibles sur son visage et ses pieds sont enflés car Hafez passe sa journée à marcher sur le sable et les clients se font de plus en plus rares (une dizaine durant la saison estivale). Il compare la situation d’autrefois avec celle d’aujourd’hui en disant qu’avant les grands-parents rassemblaient leurs enfants et leurs petits-enfants pour prendre une photo de famille. Les amis et les couples d’amoureux avaient envie d’immortaliser les moments heureux passés au bord de la mer en prenant des photos. Actuellement, selon Hafez, les vacanciers arrivent et quittent la plage sans avoir remarqué la présence du photographe. Les estivants n’ont plus besoin de lui étant donné que les téléphones portables sont dotés d’un appareil photo-vidéo et une caméra frontale pour les selfies. « Les gens tiennent encore à prendre des photos, mais avec un téléphone portable et non pas avec un appareil photographique devenu inutile car faisant partie d’une époque révolue », dit Hafez.

Résister pour survivre

Ce dernier, qui a appris de son maître grec que la photographie est une passion bien plus qu’un métier pour gagner sa vie, fait tout son possible pour résister et ne pas céder sa place aux caméras de téléphone portable. Avec l’aide de ses enfants, médecin et professeur, il a appris des techniques et astuces grâce auxquelles il peut ajouter quelques effets sur la photo, et l’envoyer via bluetooth ou WhatsApp pour faciliter la réception. « Il faut essayer de se développer », dit Hafez, en ajoutant que tous les nouveaux téléphones munis de caméras sophistiquées ne sauraient produire la même photo qu’il peut prendre avec son appareil photo. Il dit que les siennes ont une âme, provoquent des émotions et des réactions. Par contre, les téléphones mobiles équipés de caméras et dotés d’une technologie avancée sont incapables de saisir des images naturelles et authentiques avec passion et professionnalisme. Un avis partagé par d’autres photographes sur la plage.

Photo de souvenir ou souvenir du bon vieux temps
Alaa tient à être présent sur la plage bien que son métier soit en voie de disparition. (Photo : Ahmad Abdel Kerim)

Les estivants, eux, ne sont pas du même avis. Ne pouvant se passer de leurs téléphones portables, ils les utilisent aussi pour prendre des photos. D’après Ossama Al-Masri, les seuls qui restent fidèles aux photographes de plage, ce sont les gens qui viennent des provinces pour passer quelques jours sur les plages. Ces derniers ressentent encore l’importance d’avoir des photos sur papier, prises par un photographe de plage, pour immortaliser ces moments agréables passés au bord de la mer. Et les vieux les apprécient particulièrement car une fois rentrés chez eux avec une ou plusieurs photos, ils s’empressent de les accrocher à un mur ou les insérer dans des cadres. Autrement, tout le monde prend des photos via les téléphones portables, et c’est ce qui irrite Ossama et d’autres photographes de plage. « Passer la journée à faire des allers-retours des dizaines de fois sur la plage sans que personne m’appelle, c’est désespérant. Ce qui me met en boule c’est lorsque un des estivants me fait signe de m’arrêter et me demande de le prendre en photo avec son téléphone portable et là je refuse », déclare Ossama, 58 ans, dont la photographie est l’activité principale, mais il est aussi propriétaire d’un supermarché qu’il a ouvert grâce à l’argent gagné en faisant son métier de photographe. Tous ses collègues de plage ont également lancé des projets personnels. « La belle époque est révolue. On vivait comme des rois et les estivants de toutes les classes sociales, les artistes, les comédiens et les célébrités connaissaient nos noms et nous cherchaient pour les prendre en photo, soit le matin sur la plage ou le soir dans leurs chalets où ils organisaient des fêtes », dit Hafez, non sans amertume. Ce dernier affirme que la détérioration de la situation n’a pas poussé les photographes à changer d’éthique, comme le fait d’aborder quelqu’un pour lui proposer de le prendre en photo, photographier une personne sans lui demander sa permission ou se servir des jeux ou des bouées pour embellir l’image. « Ces techniques sont utilisées par des photographes travaillant sur d’autres plages comme à Gamassa ou Ras Al-Barr, mais pas à Alexandrie », affirme Hafez, qui ajoute que le maximum qu’un photographe puisse faire pour annoncer sa présence, c’est de tenir quelques photos à la main en parcourant la plage.

Détrôné par les portables

Ce sont les Européens, notamment les Grecs, autrefois nombreux à Alexandrie, qui ont introduit la photographie dans cette ville, à l’époque où elle était la destination phare des estivants. Beaucoup de photographes de plage ont commencé comme apprentis ou assistants photographes auprès des Grecs. Et après le départ de ces étrangers, leurs employés ont pris le relais et ont commencé à pratiquer le métier dans les studios et sur la plage. Des familles de photographes ont même monopolisé des plages, comme par exemple celle de Maamoura où les membres de la famille d’Al-Masri travaillaient. Ces photographes étaient les stars de la plage jusqu’à l’apparition des petites caméras rectangulaires (modèle 110), destinées aux individus non professionnels, comme le dit Gharib. Ces appareils photo ont tiré le tapis sous les pieds des photographes durant deux ans, avant que cette mode ne s’éteigne. Mais la vraie menace, comme l’affirment les photographes, c’est l’apparition des téléphones portables avec caméra. « Malgré tout, il y a encore de jeunes photographes qui prennent le risque en choisissant de travailler sur la plage. En majorité, ce sont les enfants des anciens photographes. Cela prouve que le métier n’est pas près de disparaître, mais a besoin d’un nouveau souffle qui peut venir d’un syndicat qui rassemble les photographes, organise leur travail et protège leurs droits, car la baisse de nos revenus nous a mis dans une situation critique », dit Diab Ali, photographe depuis 40 ans. Ce dernier a commencé à exercer ce métier depuis l’époque du roi Farouq, et en ce temps-là, la photo ne coûtait que 7 piastres. Actuellement, ce qui lui fait le plus plaisir, c’est lorsque un estivant l’arrête et lui dit qu’il se souvient de la première photo qu’il avait prise de lui, tout en racontant à ses enfants combien il était heureux d’avoir cette photo qu’il garde encore précieusement chez lui.

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