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Fanous: Lumières et couleurs du Ramadan

Manar Attiya, Dimanche, 11 avril 2021

Ils illuminent depuis des siècles les rues et les maisons égyptiennes pendant le Ramadan. Ce sont les « fawanis », ces lanternes indissociables du mois sacré. Si les modèles importés inondent le marché, le fanous artisanal a toujours la cote. Reportage dans l’un des plus anciens ateliers de confection des fawanis.

Fanous  : Lumières et couleurs du Ramadan
Les prix sont variés et donc à la portée de tout le monde. (Photo : Mohamad Adel)

Fanous : Lumières et couleurs du Ramadan

« Wahawi ya wahawi, iyyaha... », « Ramadan Gana, Ahlan Ramadan », etc. Des airs repris tout au long du mois sacré, avec toujours cette image d’enfants les fredonnant en portant des lanternes multicolores. Car qui dit Ramadan, dit lanterne ou fanous (fawanis au pluriel). Un objet fétiche devenu depuis des siècles une partie indissociable de l’ambiance ramadanesque. En Egypte, le fanous fait partie intégrante du mois du Ramadan. Il crée une ambiance magique et singulière avec ses lumières et ses couleurs. Et c’est quelques mois avant le début du mois sacré que les artisans travaillent d’arrache-pied, même si les modèles « made in China » inondent le marché.

Dans l’atelier, chacun est chargé d’exécuter une tâche précise. Cela permet d’aller plus vite et de faire travailler tout le monde. « C’est une chaîne de production qui repose uniquement sur la force des bras », confie Abdel-Sattar, maître artisan. Assis à même le sol, les mains posées sur des morceaux de métal, il les aligne minutieusement. Avec des gestes habiles, Am Abdel-Sattar répète ces gestes du matin jusqu’au soir. Il les soude et s’assure que chaque nouvelle pièce tient en place correctement. Ce n’est qu’une étape parmi la douzaine qui existe dans la fabrication des lanternes. Le petit Ahmad est chargé de remettre les plaques de métal et de verre aux grands artisans. Amr s’occupe de coller les bases de la lanterne. Walid réussit à créer de nouveaux modèles en s’inspirant des formes de lanternes qu’il découvre sur Internet. Il fait un dessin et le remet à un tourneur pour qu’il en confectionne des milliers d’exemplaires.

Fanous  : Lumières et couleurs du Ramadan
Lanternier, un métier qui se perpétue de père en fils. (Photo : Mohamad Adel)

Cette scène se déroule au sein du plus grand et ancien atelier situé au quartier populaire de Sayéda Zeinab. C’est l’atelier d’Oum Ibrahim. Il se trouve dans la ruelle Al-Wardani, tout prêt du souk des poissons. Cet atelier, qui existe dans le quartier depuis 100 ans, fabrique des lanternes du Ramadan. Au sein de l’atelier, les fils et les petits-fils d’Oum Ibrahim fabriquent, peaufinent et vendent des lanternes de tous genres. L’atelier abrite un assortiment de lampes, petites et grandes, suspendues au plafond ou fièrement exposées à l’extérieur pour attirer l’attention des passants durant les soirées animées du mois sacré. « Le travail culmine deux ou trois mois avant le Ramadan. Nous avons de l’expérience quand il s’agit de décorer, de coordonner les couleurs et d’apporter une touche personnelle, puisque nous existons sur le marché depuis bien longtemps », dit avec fierté le fils aîné d’Oum Ibrahim. « Jadis, les lanternes étaient fabriquées en morceaux de verre multicolore, découpés en tranches, ensuite collés dans un cadre d’aluminium. Elles étaient dotées de petites portes à travers lesquelles on pouvait insérer des bougies », raconte-t-il, en précisant aussi que leur lumière douce inspirait le calme et la gaieté. Mais la fumée dégagée par la flamme étant nuisible à la santé des enfants, les lampes électriques ont remplacé la cire. « Les tranches de verre ont été, elles aussi, remplacées par des lamelles de plastique transparentes », ajoute-t-il.

La production des lanternes est une industrie associée à la célébration annuelle du Ramadan. Nombreux sont les ateliers qui en fabriquent dans les quatre coins de la République. Dans le quartier de Sayéda Zeinab, plus de 100 ateliers se trouvent juxtaposés les uns à côté des autres. Dans la rue Al-Moëz, au Vieux Caire, on peut voir des lanternes en bois, en carton, en plastique ou en verre. Des fawanis traditionnels, coniques ou arrondis sont suspendus en face des ateliers de Bab Al-Khalq. Au centre-ville, à Abbassiya et à Héliopolis, on peut trouver des lanternes multicolores, en cuivre, en fer forgé, en bois et en khayamiya (artisanat du tissu décoratif à motifs islamiques) pour attirer la clientèle. Un nombre élevé d’ateliers se consacre à la fabrication de la célèbre lanterne du mois béni. Même les magasins dont l’activité est différente changent de vocation pendant ces sacrés 30 jours. Tout le monde se verse dans l’esprit ramadanesque. Comme tout autre atelier de fabrication de lanternes, on n’entend pas une mouche voler. Les artisans fabriquent des lanternes, puis les exposent dans tous les coins de l’atelier. Tout le monde travaille d’arrache-pied comme dans une ruche d’abeilles.

Une multitude de design

Fanous  : Lumières et couleurs du Ramadan
Auparavant, les lanternes étaient utilisées par les fidèles pour éclairer la route en allant à la mosquée la nuit. (Photo : Mohamad Adel)

De grands fawanis colorés brillent au soleil. Plusieurs formes de fawanis, genres, tailles, couleurs et divers matériaux sont entreposés partout. L’artisan fabrique plusieurs formes de lanternes comme les « Mokhammas » ou « Al-Négma » en forme d’étoile. « Ce modèle était utilisé dans l’Egypte Antique comme un symbole de protection contre le mauvais oeil. Et, parfois encore, cette même forme est ornée de versets coraniques ou de messages positifs », explique Ali Bassa, lanternier. Exerçant ce métier depuis 50 ans déjà, Ali Bassa nous donne d’autres informations sur les différentes formes de lanternes: « Le Morabbae, celui-ci est en forme de carré, c’est une lanterne qui a quatre côtés, qu’on peut appeler Edel (qui signifie droit en langage métier) ». Il s’arrête un instant, puis continue: « La mesure du sommet d’un Morabbae est identique à celle de la base. Parfois la base est plus étroite que le sommet et la lanterne prend une forme conique. Cette lanterne porte sur chacun de ses angles une autre petite lanterne, un enfant de la grande lanterne ». Am Qorani, qui adore le métier de ses ancêtres, poursuit : « Il y a la célèbre lanterne surnommée Abou-Wélad, c’est la plus grande et la plus lourde. C’est une lanterne surdimensionnée incorporant quatre petites lanternes, une à chaque coin. Trop grande pour être utilisée comme un jouet, elle est généralement utilisée pour décorer les boutiques. En général, ce sont les propriétaires des grands magasins qui l’achètent pour orner les façades. Elles sont aussi signées par les noms de leurs fabricants, comme l’artisan Abdel-Moneim, Kamal ou n’importe quel autre nom ». Et nombreuses sont les formes de lanternes: la Mahroud (courbée) ou Abou-Loz (en forme d’amande) ou Abou-Erq (en forme de branche). Il y a aussi une lanterne qui s’appelle Chaqqet Al-Battikh (lanterne en forme de croissant). Autres noms: Abou-Dallaya (lanterne pendentif), Tayyara (lanterne avion) et Saroukh (lanterne fusée). Et, pour finir, la lanterne Farouq (du nom du roi d’Egypte, qui a été fabriquée spécialement à sa naissance en 1920), mais qui demande beaucoup de travail artisanal.

Comme les formes et les genres de lanternes sont variés, les prix également diffèrent, mais sont à la portée de toutes les bourses. Une lanterne à bougie coûte entre 20 et 60 L.E. et d’autres coûtent entre 90 et 700 L.E. « Et si quelques formes de lanternes sont chères par rapport à d’autres sur le marché, c’est parce qu’elles sont ornées de pierres et de perles », dit hadj Adel, artisan depuis les années 1960. Il parle en nous montrant la forme de lanterne faite en khayamiya dont les prix sont plus élevés : entre 90, 150 et 350 L.E.

Toute une histoire

Fanous  : Lumières et couleurs du Ramadan
Chaque lanterne a sa clientèle. (Photo : Mohamad Adel)

Et autour de cet objet, une fusion de cultures. Bien que la lanterne dans le quotidien de l’individu égyptien soit typiquement liée à la culture islamique, le fanous est un terme d’origine grecque signifiant « lumière » ou « lanterne ». Quant à l’histoire des fawanis, elle remonte à l’époque des Fatimides (Xe siècle) et cette tradition séculaire demeure très ancrée dans la culture égyptienne. Mais quelle est donc l’histoire de cette lanterne magique éternelle qui fait rêver les enfants comme les adultes ? Décoration incontournable, couleur attirante, cadeau échangé entre amis et amoureux, le fanous a pris des formes variées au fil des siècles et des années. Au début de l’ère islamique, les premiers musulmans utilisaient des lanternes pour éclairer leur route en allant à la mosquée la nuit. On dit que l’arrivée des Fatimides en Egypte a coïncidé avec le début du mois du Ramadan. Les Egyptiens, tenant des fawanis à la main, sont sortis pour les recevoir.

Selon l’historien Yéhia Abdel-Hamid, à partir de cette époque, l’utilisation des lanternes pendant le mois sacré est devenue une tradition. D’autres racontent que les califes fatimides qui se déplaçaient pour voir le croissant de lune annonçant le mois du Ramadan étaient accompagnés par des enfants qui leur éclairaient le chemin avec des lanternes, tout en chantant des chansons qui exprimaient leur joie. Une troisième version dit qu’un des califes fatimides a donné des ordres pour que les imams illuminent les mosquées durant le mois sacré en suspendant des lanternes au-devant des portes des lieux de prière. Une quatrième version évoque que les femmes n’avaient pas le droit de sortir la nuit sauf au mois du Ramadan. Et, pour prévenir les hommes qu’une femme devait passer, un enfant marchait devant elle, portant un fanous à la main pour annoncer son arrivée. A partir de cette époque, les enfants ont continué à sortir avec leurs lanternes au mois du Ramadan en chantant « Wahawi ya Wahawi », une chanson, qui, selon certains chercheurs, remonterait à l’Egypte Ancienne et serait dédiée à la divinité lunaire, ses paroles signifieraient « salutations à la lune ».

Faire face au « made in China »

Comme tout autre métier artisanal, la fabrication des fawanis se transmet de père en fils. « J’ai exercé ce métier par passion. Mon grand-père était fabricant de lanternes et il a transmis son savoir-faire à mon père qui, à son tour, me l’a transmis. Aujourd’hui, je suis un maître artisan et fier de l’être », dit Wahid, petit-fils de Am Zeinhom. Agé de 40 ans, Wahid fabrique 50 fanous par jour. Il fait son possible pour les exposer et les vendre aux boutiques qui se trouvent à proximité de l’atelier. Depuis tout petit, son papa lui disait : « Tu seras fabricant de lanternes, mon fils ». Avec passion, le fils a suivi les traces du père. Après la mort de son père, Wahid a hérité cet atelier qui se trouve à Al-Darb Al-Ahmar, dans le Vieux Caire. Lorsqu’il était jeune et une fois sa journée d’école terminée, il se rendait à l’atelier pour aider son père et durant les vacances d’été, il commençait le travail à 11h.

A partir des années 2000, les artisans, les lanterniers et tous ceux qui travaillent dans le domaine des lanternes ont dû braver un défi : « l’importation des lanternes fabriquées en Chine ». Des fawanis qui avaient des formes inhabituelles, dénués de qualité et qui se vendaient moins cher. Et pour aider les gens du métier et mettre fin à ce genre de produit, l’Etat a décidé en 2015 d’interdire l’importation de ces fawanis « défigurés » et de relancer une industrie qui était sur le point de disparaître. « A partir de cette date, des formes égyptiennes et ancestrales ont commencé à s’imposer sur le marché, rappelant l’authenticité de l’Egypte », conclut un maître artisan .

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