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Les doigts de fée des artisans d’arabesque

Manar Attiya, Dimanche, 14 mars 2021

Savoir-faire qui se perpétue de génération en génération, la technique de fabrication de l’arabesque a ses propres secrets. Ses motifs éblouissent toujours autant, même si le métier de tournage sur bois semble faire face à de véritables défis. Reportage au sein de l’un des plus anciens ateliers.

Les doigts de fée des artisans d’arabesque
L’arabesque, un savoir-faire transmis de génération en génération. (Photo  : Mohamad Abdou)

Les doigts de fée des artisans d’arabesque

Alors que Adel prépare le morceau de bois destiné à être transformé, Moustapha prend les mesures de la forme requise, tandis que Mohamad trace, débite et guide l’outil, afin de lui donner des formes arrondies en creux et en relief. Quant à Achraf, il a pour tâche de fixer les ciseaux. Et au tourneur sur bois, Zidane, de contrôler le mouvement de l’outil avec sa main droite et les ciseaux avec sa main gauche. Différentes figures se forment. Magued réalise essentiellement des pièces uniques ou de petite série. Certains utilisent le pied à coulisse qui sert d’instrument de mesure. Quelques-uns se servent d’un rapporteur en bois et d’autres se contentent des ciseaux à bois ou d’une scie. Cependant, tous travaillent le bois en toute liberté : nouvelles formes, recherche d’effets optiques, bois ajourés, diversité de textures: lisse, brûlé, coloré brut, ajout d’autres matériaux… Mais tout commence par la rencontre avec un morceau de bois.

Telles sont les étapes du tournage sur bois qui se déroulent au sein de l’atelier d’arabesque appartenant à la famille Abdallah, situé au quartier populaire d’Al-Darb Al-Ahmar (Vieux Caire islamique). « Rien ne peut remplacer l’expérience de prendre un morceau de bois, le voir prendre forme alors que la nature révèle les secrets cachés dans ses fibres. Chaque pièce est une nouvelle aventure et une occasion de fabriquer un objet singulier », témoigne avec fierté hadj Achraf Abdallah, âgé de 75 ans. Surnommé « Achraf Arabesque », hadj Achraf est un artisan en ébénisterie et tourneur sur bois. Il possède 65 ans d’expérience. Propriétaire des lieux depuis 1974, il affirme que c’est le savoir-faire qui fait la différence. Hadj Achraf a hérité de ses arrières grands-parents cet atelier artisanal datant de 1901. Les murs recouverts de nombreux motifs d’arabesque de diverses dimensions, cet atelier est l’un des plus attractifs de la rue Al-Darb Al-Ahmar. Là, on traite tous les types et formes de bois, perpétuant ainsi un savoir-faire transmis de génération en génération, et ce, depuis près de 120 ans.

C’est à l’âge de 10 ans qu’Achraf a commencé à pratiquer le métier de tourneur sur bois avec son père, son grand-père et ses oncles paternels et maternels. Aujourd’hui, il exerce le même travail avec ses fils, ses beaux-fils et petits-fils. Ici, 95% des enfants travaillent dans des entreprises et ateliers situés dans le quartier. Très jeunes, ils apprennent les rouages du métier. « Pour fabriquer une pièce en forme d’arabesque ou un motif de ce style, les artisans de n’importe quel atelier d’art islamique utilisent le bois de camphre et le bois de santal », précise Hassan, 14 ans. Comme tous ses cousins, il a commencé à s’initier au métier à l’âge de 11 ans. « Le tournage désigne l’action de façonner des pièces en les faisant tourner sur elles-mêmes », explique Hassan. Un autre ouvrier poursuit: « Cette technique sert à fabriquer des objets de formes diverses, simples ou complexes, comme des bols, des vases ou encore des pieds de table ».

Un art lié à l’Histoire

L’appellation de l’atelier Al-Darb Al-Ahmar tient son nom du quartier, l’un des lieux les plus anciens et les plus densément peuplés du Caire, situé non loin du parc d’Al-Azhar, poumon de ces endroits historiques. Ce quartier fourmille d’artisans, de petites entreprises et de résidents de longue date, dont des familles qui y vivent depuis des générations.

En fait, l’arabesque est un métier traditionnel ancré dans l’histoire et la vie du quartier. La fabrication de cet artisanat ancestral est une affaire de quartier qui se fait en coordination avec de nombreux artisans. C’est le menuisier qui est le commanditaire et l’assembleur de l’ensemble des motifs de moucharabiehs ou machrafiehs par exemple pour fabriquer un meuble ou un ornement. Qui dit arabesque dit moucharabiehs et machrafiehs, car avant de parler d’arabesque, il faut mentionner ces deux motifs très connus et très expressifs. Les moucharabiehs sont des panneaux ajourés faits de petits morceaux de bois tournés et assemblés par emboîtement. Hadj Achraf, un expert dans le domaine, explique la différence entre les deux motifs et leur utilisation: « Le moucharabieh, dérivé du mot arabe nichrab, qui viendrait de l’habitude de boire, est un dispositif de ventilation naturelle fréquemment utilisé dans l’architecture traditionnelle. Celui-ci est placé en dehors des maisons, à l’ombre, pour déposer les cruches en argile, qolal, servant à rafraîchir l’eau ou en contact avec des surfaces humides, bassins ou ustensiles remplis d’eau qui diffusent leur fraîcheur à l’intérieur de la maison. Tandis que le machrafieh est une fenêtre qui donne sur la rue placée à l’intérieur des maisons et qui servait notamment à mettre les femmes à l’abri des regards indiscrets et était utilisé pour voir sans être vues (traditions et moeurs de l’Egypte Ancienne) ».

Que ce soit les moucharabiehs ou les machrafiehs, ce grillage est composé d’une multitude de morceaux de bois tournés et assemblés suivant un plan géométrique, entrelacés, simples et répétés. « En tant qu’artiste, je fabrique aussi des motifs sculptés de fleurs, de feuilles et de fruits, pour ajouter de la vie au morceau de bois rigide », dit hadj Achraf, tout en expliquant et citant quelques témoignages: « Les traces de cet artisanat, on les observe sur les murs des maisons bâties au XVIe siècle, comme celle de Mohamad Bey Aboul-Dahab, construite en 1774, Beit Al-Séheimi à Gamaliya, datant de 1648, ainsi que la maison de Zeinab Khatoun, située à proximité de la mosquée Al-Azhar, édifiée en 1468, et dans plusieurs mosquées. Mais le style arabesque est également utilisé de nos jours pour la fabrication de meubles comme les paravents, les tables, les tabourets, les chaises, les fauteuils, les canapés, etc. ».

Si arabesque vient du mot « arabe », ce ne sont pas les Arabes qui ont inventé les éléments constitutifs de cet orne­ment. Il faut, sans doute, remonter à l’Antiquité tardive et à l’art byzantin pour découvrir l’origine de cet art. Ce terme suggère l’origine musulmane du motif. Le style arabesque ne servait pas seulement à la décoration des palais et des maisons, il s’est étendu aux dômes, aux minbars, aux minarets et aux fenêtres des mosquées. L’arabesque est utilisée dans tous les domaines et dans toutes les techniques. Par exemple, les illustrations du Coran et les panneaux de céramique placés à l’intérieur et à l’extérieur des mosquées. Ce type de décoration est, dans les pays arabes, partie intégrante de l’architecture inspi­rée de la civilisation islamique.

Chez les particuliers, les stars et dans les décors de cinéma

Les doigts de fée des artisans d’arabesque
Il existe plusieurs catégories de motifs selon la taille des éléments de bois et leur ciselure. (Photo : Mohamad Abdou)

Aujourd’hui, il sert de décoration pour les canapés, les tables, les chaises, les paravents, les portes et bien entendu les moucharabiehs. Car ce style est apprécié par les Egyptiens. « Je suis tombée amoureuse des meubles en ara­besque fabriqués à la main selon une tradition plusieurs fois centenaire. J’adore ce style arabe et islamique. Je suis fascinée par le savoir-faire des artisans ébénistes », dit Aliya Abdel-Ghani, qui habite à Moqattam; la plu­part des meubles de son appartement portent des motifs arabesques. L’art décoratif islamique est également apprécié par des personnes célèbres et des stars. « Parmi les plus connues, le grand acteur défunt Nour Al-Chérif, qui a voulu que sa villa, située à la ville du 6 Octobre, soit décorée avec des styles d’architecture islamiques et arabes », lance Abdel-Moneim, beau-fils de hadj Achraf, qui est fier d’avoir réussi à concevoir le décor de cette célèbre villa. Et de poursuivre : « Comme nous avons réussi à fabriquer ce style chez les stars du cinéma, nous avons confectionné 20 salons en ara­besque, en plusieurs dimensions, pour le tournage de quelques feuilletons dont le plus célèbre Layali Al-Hélmiya (les soirées de Hélmiya, quartier popu­laire du Caire) ». Ce feuilleton, réalisé par Ismaïl Abdel-Hafez et écrit par Ossama Anouar Okacha, raconte l’his­toire de l’Egypte moderne à partir de l’époque du roi Farouq jusqu’au début des années 1990.

Et ce n’est pas tout! Selon le cinéaste Essam Zakariya, le nom de Hassan Arabesque dans le feuilleton Arabesque est inspiré par Hassan, l’artisan aujourd’hui âgé de 79 ans et qui exerce ce métier depuis tout petit (voir portrait page 14). « Avant de commencer le tournage du feuilleton, le réalisateur Ossama Anouar Okacha et le héros du feuilleton Salah Al-Saadani sont venus une dizaine de fois pour me voir dans mon atelier pour bien transférer l’art de l’arabesque aux téléspectateurs », raconte Hassan. C’est pour cela que le personnage du feuilleton a été nommé Hassan Arabesque, exactement comme le vrai. « A l’époque, j’avais 45 ans », dit le vrai Hassan Arabesque ou Hassan Abou-Zeid.

Les artisans de l’arabesque et de l’art islamique n’ont pas fait seulement le décor des villas d’acteurs égyptiens ou celui des feuilletons, mais aussi celui du minbar de la mosquée Heiba, située à Gaza. « Nos artisans ont eu la chance de travailler pour des palais fondés sur des motifs élémentaires traditionnels dont une grande variété en arabesque, comme celui de la reine Nour de Jordanie, épouse du roi Hussein », dit avec fierté Sabri Saber, 50 ans, un des héritiers de l’atelier. Ce dernier raconte qu’il a appris le métier à l’âge de 8 ans. « Cela m’a pris des années avant de pouvoir maîtriser ce métier en finissant seul un motif arabesque », relate-t-il.

Jeu de courbes et géométrie

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A une époque où la machine contrôle tous les métiers, l’artisanat est menacé de disparition. (Photo : Mohamad Abdou)

En Egypte, l’art de l’arabesque est attaché à l’ébénisterie. Les meubles en bois sont travaillés avec finesse et pré­sentent des lignes géométriques entre­croisées, lignes sinueuses, jeu de courbes et contre-courbes. De la trans­formation en large (baladi) comme la transformation des pieds de fauteuils, des chaises, des canapés, des tables, des armoires et des meubles en général, en passant par la transformation délicate des moucharabiehs et machrafiehs.

« La figure de l’octogone et celle de l’hexagone apparaissent toujours dans toutes les formes de l’art islamique. Résultant de la combinaison de deux carrés concentriques, elles permettent le dessin en étoile à cinq branches. Nous réalisons parfois des étoiles à huit branches pouvant symboliser la repré­sentation astrologique. Ces motifs peu­vent diffuser un message symbolisant le lien entre la vie terrestre et celle de l’au-delà, ce qui explique la profusion de cet art dans les églises et les mosquées d’Egypte », explique Hosni Hassan, qui pratique le métier depuis 1969. Et d’ajouter: « Il existe plusieurs catégo­ries de motifs selon la taille des élé­ments de bois et leur ciselure: salib fadi (croix à une seule branche), salib maliane (croix à deux branches), morabbae (carré), mossaddas (hexago­nal), mossammène (octogonal), may­mouni, kanayès (églises), sabaat we tamaniat ou acheq we maachouq, qui veut dire littéralement l’amant et l’ai­mé ». Selon ce dernier, les motifs géo­métriques évoluent à partir des formes basiques qui sont le cercle, le carré et le triangle, pour créer d’autres à com­plexité croissante.

Une mécanisation qui menace

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(Photo : Mohamad Abdou)

Aujourd’hui, le mécanisme et l’indus­trialisation ont remplacé la mise en rotation manuelle, libérant ainsi les deux mains de l’artisan. Et puisque le métier a été motorisé, les objets d’art sont réalisés plus rapidement. Le moteur électrique a également permis d’aug­menter les vitesses de rotation, amélio­rant ainsi la qualité des pièces. Donc, le tournage sur bois industriel est réalisé par des machines numériques, permet­tant la répétition des formes. Vu que la production de pièces se fait en quantité, le gain est devenu plus facile. Malheureusement, les objets sont deve­nus des modèles répétés, dénués de créativité et de nouveauté. A une époque où la machine contrôle tous les métiers, l’artisanat est menacé de disparition.

C’est une évolution qui pourrait mettre fin à des siècles de travail arti­sanal. Et pas seulement cela, les jeunes n’ont plus la patience d’apprendre un métier qui demande du temps avant d’être maîtrisé. Et donc, ils abandon­nent ce travail. C’est le cas de Nour Al-Dine Achraf. Agé de 24 ans et diplômé de la faculté de polytech­nique, il a fait une reconversion pro­fessionnelle. « La fabrication artisa­nale d’arabesque n’est plus rentable du tout. Maintenant, je possède un atelier de fabrication d’éléments de cuisine. Je vends une vingtaine de casiers de cuisine par semaine dont le mètre coûte 22 000 L.E., alors que je vendais un salon style arabesque (deux fauteuils, un canapé et une table) par mois, à un prix qui ne dépasse pas les 35 000 L.E., et ce, malgré le grand effort déployé et les heures de travail exécutées dans sa fabrication », conclut le jeune homme.

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