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Retrouver les eaux limpides du Nil

Hanaa Al-Mekkawi, Dimanche, 18 octobre 2020

Nettoyer le Nil, réduire l’utilisation des sacs en plastique et sensibiliser la population aux dangers de la pollution de l’eau, tels sont les objectifs de l’initiative « Very Nile ». Lancée il y a deux ans, cette initiative a réalisé d’importants exploits, mais ses ambitions sont encore grandes. Focus.

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Mostafa Habib, 27 ans, ancien habitant d’As­souan, avait coutume de se baigner régulière­ment dans les eaux claires du Nil dans cette ville de Haute-Egypte. « Pourquoi n’est-ce pas possible au Caire ? », s’interrogeait-il sans cesse. Une fois installé dans la capitale, il a trouvé la réponse à sa question, en découvrant les tas d’ordures jetés sur les berges et le fond du fleuve. « Lorsqu’on regarde le Nil de loin, dit Mostafa, on a cette vue idyllique de l’eau, couleur argent, et des bateaux flottants qui se dressent majestueuse­ment sur le bord du fleuve. Cependant, lorsqu’on s’approche de près, une autre vérité se découvre à nos yeux : les détritus et les matières polluantes jetés dans les eaux du fleuve démon­trent que les dommages seront graves si nous continuons à agir ainsi ». Alors, ce dernier n’a pas attendu long­temps pour réagir. Il a commencé, avec quelques amis et de manière indi­viduelle, à rassembler des volontaires à travers une page sur Facebook, afin de nettoyer le Nil. Petit à petit, cette action a commencé à trouver un écho favorable, et le nombre de volontaires s’est multiplié. En même temps, deux start-up, Basita, spécialisée dans la cyber-sensibilisation et la collecte de fonds, et Greenish, qui met en oeuvre des solutions environnementales durables, s’y sont intéressées.

L’initiative portant le nom de « Very Nile », qui vise à nettoyer le Nil, a alors vu le jour. L’objectif est de sensi­biliser les gens à ne plus jeter de détri­tus dans le fleuve. « Ensemble, on a fondé un projet qui vise à résorber la pollution du Nil en Egypte tout en créant un écosystème durable pour réduire la quantité de déchets plas­tiques recueillis dans le fleuve et encourager le recyclage du plas­tique », dit Mostafa Habib, co-fonda­teur de l’association, en partenariat avec un groupe de jeunes qui possède une expérience dans le domaine de l’environnement.

45 tonnes de déchets recueillies

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Des volontaires de tout âge partagent le rêve de revoir le Nil sans pollution.

Cinq mois plus tard, le temps qu’il a fallu pour faire les préparatifs logis­tiques et acquérir les autorisations offi­cielles indispensables, le premier évé­nement a vu le jour en décembre 2018. Des bateaux (au total 50) chargés de 250 volontaires ont pu ramasser une tonne et demie de déchets, en trois heures. Par la suite, les opérations de nettoyage se sont poursuivies, surtout au cours de ces deux dernières années. Very Nile a organisé 20 événements avec la participation de milliers de volontaires qui ont recueilli 45 tonnes de déchets. D’après Mostafa, les orga­nisateurs de l’événement choisissent les endroits les plus exposés au rassemble­ment de déchets, comme sous les ponts et au fond du Nil, en faisant attention à la force de l’eau, à la direction du cou­rant et aux conditions climatiques. Et tout se fait par un jour férié. « On a découvert plusieurs sortes de déchets balancés dans le Nil. En plus des matières plastiques qui sont en quantité importante, on recueille des couver­tures en laine, des cadavres d’animaux, des pantoufles, des chaussures, des bouteilles d’alcool vides, des couches pour bébé, des cannettes vides de bois­ sons gazeuses, des boîtes cadeau, dont l’une renfermait une bague de fian­çailles avec une lettre d’adieu. On a même trouvé une salle de bains com­plète: un bidet de toilette, une bai­gnoire et un lavabo », ajoute Mostafa qui, en se rappellant les objets qu’ils ont ramassés en nettoyant le fleuve, a découvert à quel point le Nil est mis à mal. Alors qu’il était vénéré comme une divinité du temps des pharaons, le voilà transformé en poubelle, mais une ques­tion s’impose: pourrait-il encore sup­porter sans se plaindre ?

On peut deviner aisément le jour de l’événement: des bateaux et des kayaks réunis dans un endroit de la corniche, des gens, de tous âges, vêtus de t-shirts portant le logo de l’association, munis de gants épais et portant des bottes et parfois des gilets de sauvetage sont bien déterminés à sauver ce fleuve mis en péril par la pollution. Ces volontaires vont travailler de longues heures inter­rompues de temps à autre par de la musique au volume sonore ou par la voix d’un des organisateurs donnant plus d’informations sur l’objectif de l’initiative. « On peut manger et boire en travaillant, mais sans jamais utiliser de couverts en plastique. On organise des opérations de nettoyage et on éla­bore des solutions écologiques pour éliminer les déchets qui polluent le plus long fleuve d’Afrique, mesurant 6700 km », dit Chadi Khalil, l'un des parte­naires de l’initiative.

Au total, les chercheurs estiment qu’entre 410000 et 4 millions de tonnes de plastique jetées dans les fleuves finissent dans les océans chaque année. Le Nil compte parmi les dix plus grands fleuves transporteurs de plastique du monde. « La raison principale de cette pollution provient du manque de conscience des gens qui jettent leurs déchets dans le Nil, et peu de gens pen­sent à les collecter et les recycler », explique Chadi.

Plusieurs volets

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Des volontaires de tout âge partagent le rêve de revoir le Nil sans pollution.

L’initiative compte travailler sur plu­sieurs éléments: recueillir les déchets, encourager leur recyclage et sensibiliser les gens au danger de la pollution et l’importance de réduire l’utilisation du plastique. Chadi affirme que l’objectif est de suivre la tendance mondiale et arriver d’ici 2030 à zéro plastique dans la nature.

« Oui, tu es là pour nettoyer le Nil, mais il faut faire attention à ta sécurité personnelle, alors, si tu tombes sur un objet insolite au fond de l’eau, ne prends pas le risque de le ramener. Il ne faut pas aussi enfoncer tes mains dans les herbes aquatiques ou parmi les rochers se trouvant dans le lit du fleuve », conseille Seif El-Achkar, 24 ans, bénévole, énumérant les instruc­tions reçues avant de procéder aux opérations de nettoyage. Ce jeune, qui a participé à des événements du genre dans d’autres pays, se demandait pour­quoi de telles initiatives n’étaient pas lancées en Egypte. Lors des opérations de nettoyage, les bénévoles sont parta­gés en groupes de 10 personnes avec chacun un leader à la tête. Au début, s’exprime Seif, lui et d’autres se ren­daient vêtus de vêtements chics pour se prendre des photos et les partager sur les réseaux sociaux. Mais cela ne lui a pas pris beaucoup de temps pour oublier tout cela et se concentrer sur l’objectif essentiel. Aujourd’hui, Seif considère ces opérations de nettoyage du Nil comme son but dans la vie. Il ne rate aucune occasion pour sensibiliser les gens qu’il rencontre n’importe où et là où il se rend. « Au début, les gens qui nous voyaient se moquaient de nous en disant que c'étaient des jeunes bien gâtés qui cherchaient à se distraire, mais ils ont changé d’opinion. Aujourd’hui, on reçoit le soutien d’un grand nombre de personnes et d’insti­tutions gouvernementales, internatio­nales officielles et non officielles », déclare Seif, en ajoutant que la liste d’attente des bénévoles porte plus de 20000 noms de personnes qui désirent participer à cette association après avoir compris l’importance de son objectif.

D’après Chadi Khalil, l’objectif n’est pas seulement de nettoyer le fleuve, mais aussi d’éveiller les consciences à long terme. « Si on ramasse chaque jour 10 tonnes de déchets sans en contrôler la source, on sera pris dans un cycle vicieux. Le problème n’est pas seulement de gérer les ordures, mais aussi la production et la consommation », dit-il. Chadi affirme que Very Nile collabore avec le ministère de l’Environnement pour promulguer des lois ayant trait à la protection du Nil tout en créant un écosystème durable. Ces lois auront comme objectif de réduire les sources de pollution, surtout des usines et des compagnies.

Des partenaires essentiels

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Pour les responsables de Very Nile, il faut arrêter de traiter le Nil comme une grande poubelle.

Depuis son lancement il y a deux ans, Very Nile a reçu de nombreux soutiens de la part de certaines organisations et institutions gouvernementales, dont le ministère de l’Environnement en tête, avec la participation du ministre ou d’un délégué lors des divers événe­ments et activités. Le ministère de l’Ir­rigation, l’Organisation des Nations-Unies et les ambassades y collaborent aussi. Tout comme les clubs aquatiques sur la corniche. « Je transporte toujours avec moi de grands sacs pour y mettre les déchets. Avant, franchement, je les jetais dans l’eau comme tout le monde », dit Fathi, pêcheur qui vit avec sa famille dans un bateau et qui parti­cipe à la campagne de nettoyage du Nil. Actuellement, les pêcheurs sur le Nil et les propriétaires des felouques se sont transformés en partenaires, car conscients de l’importance de réduire la pollution du fleuve. Ces derniers assis­tent aux séances de sensibilisation tenues lors des événements, et à chaque fois, ils montrent leur degré d’engage­ment à cette affaire. Les chiffonniers aussi sont des partenaires essentiels, car ce sont eux qui sont responsables du ramassage des ordures et du tri à travers le recyclage.

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La collaboration des pêcheurs à l’initiative les a aidés à changer de comportement.

Les membres de l’initiative s’adres­sent aussi aux propriétaires des restau­rants, des supermarchés et aux indivi­dus pour les encourager à réduire leur consommation de sacs en plastique. « On veut pousser tout le monde à réagir », dit Chadi. Ce dernier ajoute que les activités de Very Nile auront lieu aussi en dehors du Caire, dans plusieurs villes, jusqu’en Haute-Egypte, et l’initiative collabore avec des activistes environnementaux dans plusieurs gouvernorats, afin de lancer des campagnes analogues qui serviront au même objectif dans leurs villes. « Bah plastique » (bah, un mot pharao­nique qui veut dire c’est fini), alors, « C’est fini », d’après Chadi, est le nom de l'une des campagnes lancées au gou­vernorat de Minya pour encourager les gens à changer leur comportement. « Des membres de Very Nile, en colla­boration avec des activistes et des béné­voles, organisent des séances d’appren­tissage de 3 jours pour 30 personnes. Ce petit stage inclut le nettoyage du Nil, les rues de la ville ou la mer dans les villes côtières, et on essaye de faire participer tous les citoyens à ces cam­pagnes », explique Chadi, en assurant qu’ainsi, on sensibilise les gens, et en même temps, cela pourrait créer des initiatives en plusieurs endroits. Ainsi, continue-t-il, on atteindra notre objectif dont la sensibilisation, qui est le mot-clé de la réussite .

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