Lundi, 22 avril 2024
Enquête > Enquéte >

Parasols : Les couleurs de la joie

Hanaa Al-Mekkawi, Lundi, 24 août 2020

La fabrication du parasol en bois, considéré comme le symbole de la mer et des vacances,a connu des hauts et des bas au fil des années. Les fabricants ont tout de même su s’adapter et maintenir leur artisanat. Tournée.

Parasols  Les couleurs de la joie
(Photo : Ahmad Abdel-Kérim)

L’été, c’est la plage, le soleil, les chaises longues et l’ombre d’un parasol, et c’est ce qu’il y a de plus beau, n’est-ce pas? Souriant, Ahmad Hendi ne pose pas la question, mais fait un constat. Véritable artisan aujourd’hui âgé de 85 ans, le vieil homme parle tout en travaillant, les yeux fixés derrière de grosses lunettes. Un visage couvert de rides et des doigts osseux un peu tremblants qui se croisent et décroisent, Ahmad Hendi est en train d’entrelacer de longues tiges en bois. Ce vieux fabricant de parasols, entouré par ses deux enfants et d’autres ouvriers, insiste tout de même pour continuer à travailler. Cela fait 75 ans qu’il fabrique des parasols, et ce, depuis le jour où son père l’a emmené à l’atelier pour lui apprendre le métier. « Mon grand-père a fait la même chose avec mon père, à l’âge de 13 ans. Ma famille a été la première à se lancer dans ce métier en Egypte et dans le monde arabe », dit Hendi. Ce dernier dit que tout au long de sa vie professionnelle, il a fabriqué lui-même 10000 parasols. Chaque année, il invente un nouveau design plus beau que celui de l’année précé­dente, pour attirer les estivants. « Ça me fait un plaisir lorsque les gens posent cette ques­tion: qui a fait ce parasol? », ajoute Hendi, reconnu par les professionnels du métier comme étant le meilleur fabricant des parasols, car il est le plus ancien.

Son atelier est situé à la rue Ramsès au centre-ville, aux côtés d’autres ateliers dispersés dans la même rue. D’autres ateliers du genre se trou­vent dans le quartier artisanal de Taht Al-Rabae, au Vieux Caire, mais aussi dans certains gouver­norats comme Charqiya et Alexandrie.

L’emblème de l’été et des vacances

Comme chaque année, ces ateliers commen­cent à se préparer quelques mois à l’avance pour la saison estivale. Dès le début du mois de juin, leurs produits enjolivent toutes les plages. La présence de ces parasols annonce le début des vacances avec tout ce que cela sous-entend: joie, plaisir et loisir, le top du top pour s’éclater. A Alexandrie et plus précisément dans le quartier Al-Labbane, connu par les métiers artisanaux, plusieurs ateliers de fabrication de parasols et de chaises longues en bois sont implantés. Dans l’atelier d’Ahmad Osman qui date de 1927, on continue d’en fabriquer jusqu’au jour d’au­jourd’hui. Les parasols prêts à être vendus se dressent contre les murs, de part et d’autre de la porte d’entrée, comme des mannequins dans une vitrine. Ces parasols exposés devant la porte sont presque identiques à ceux qui apparaissent sur les photos en noir et blanc accrochées à l’inté­rieur sur les murs, ceux de plusieurs générations avec toujours le même plaisir des vacances au bord de la mer.

« Le parasol est un accessoire indispensable à l’approche de l’été et on ne peut profiter de la plage sans ces grandes ombrelles, et chaque client le choisit selon son goût », dit Ahmad. Il ajoute que la fabrication des parasols a com­mencé en Egypte au début des années 1930 et c’est son grand-père, Mohamad Hassan, le célèbre fabricant, qui l’a introduite à Alexandrie après avoir travaillé chez un maître grec. Les années 1940 témoignent de l’ancienne gloire des parasols, très en vogue à l’époque parmi les classes sociales aisées. Ces grandes ombrelles se vendaient dans les grands magasins comme Cicurel et Omar Effendi. « A cette époque, le parasol coûtait 8 livres égyptiennes, une somme que seule une famille riche pouvait se permettre de payer », raconte Ahmad.

De l’artisanat aux nouvelles techniques

Une baguette en bois d’une longueur dépassant les 2 m, scindée en deux, l’une s’emboîtant dans l’autre lors de l’utilisation. Au sommet, une pièce de tissu ronde, tendue dont le diamètre est d’environ 2 m. Pour fabriquer un parasol il faut passer par plusieurs étapes. D’abord, couper le bois en forme de baguettes et petites tiges, puis poser les bouts métalliques, coudre la toile para­sol et enfin rassembler le tout. Les étapes parais­sent simples, mais ont besoin d’un bon artisan, comme l’explique Nasser Galal, car il faut savoir ajuster les mesures. Le meilleur bois utilisé est le koa et pour le tissu: la toile. Nasser, 65 ans, ajoute qu’auparavant, on fabriquait un parasol comme s’il s’agissait d’une création artistique exécutée par un seul artisan qui aspirait à ce que sa pièce soit sublime et la plus belle. Aujourd’hui, les choses se font de manière automatique et le travail est accompli par plusieurs personnes, chacun est chargé d’exécuter une étape précise. « Les matériaux et la technique sont presque les mêmes depuis des années. Ce qui a changé c’est plutôt le concept des artisans et le statut des clients », dit Nasser, tout en ajoutant que bien que le nombre des estivants ne fût pas important à l’époque à comparer avec celui d’aujourd’hui, cependant, la plupart d’entre eux étaient des pachas, de hauts fonctionnaires de l’Etat et des personnes issues de la classe aisée.

Actuellement, le nombre des estivants a triplé et la situation des plages n’est plus la même. Avant, continue Nasser, on trouvait un parasol dans toutes les maisons des villes côtières et des chaises longues de modèles différents. En se rendant à la plage, on les emportait avec nous et on les installait sur le sable. « Ce rite constituait un élément important ayant trait à la mer et cette joie qu’elle apporte, et moi comme artisan, en vendant un parasol à une famille, je ressentais cette émotion, alors je le fabriquais avec amour et passion », dit Nasser, en ajoutant qu’actuelle­ment, les ateliers fabriquent un grand nombre de parasols mais sans ressentir la même passion. Son atelier, qui fabriquait 4 parasols par semaine, en fabrique aujourd’hui 300.

C’est depuis les années 1980, comme le dit Nasser, que le phénomène de location des para­sols sur les plages s’est développé. Avant que l’été n’arrive, certaines personnes louaient les plages des municipalités, ainsi, elles avaient le droit d’imposer leurs règles sur la plage. Ces gens ramènent leurs parasols et leurs chaises longues, et les plantent tout le long de la plage sur trois ou quatre rangées. Et celui qui veut s’assoir payait d’abord la location du parasol et des chaises, et s’il ramène son propre parasol, doit s’installer derrière toutes ces rangées, et donc, loin de la mer. Peu à peu, les parasols que les gens ont achetés et conservés pour les vacances à la mer sont devenus inutiles. Puis, ces gérants des plages ont remplacé les chaises en bois par d’autres en plastique, moins chères et plus pratiques pour eux. De plus, le marché est inondé de produits d’importation. « On a vécu une période très difficile au point de penser que

cet artisanat allait disparaître pour toujours. Mais nous n’avons cependant pas voulu baisser les bras et nous avons trouvé d’autres astuces pour nous maintenir sur les rails », dit Youssef Khamis, propriétaire d’un atelier de parasols.

Devant son atelier, on trouve les parasols clas­siques, et d’autres de toutes formes et de toutes les couleurs. Khamis exhibe fièrement des photos accrochées au mur, le montrant avec des stars, et pointe celle du réalisateur Hassan Al-Emam assis sur une chaise en bois, sur le dos de laquelle est inscrit son nom. C’est le père de Khamis qui a fabriqué cette chaise. « On a peut-être perdu nos clients potentiels, mais on en a attiré d’autres en utilisant de nouveaux moyens », dit Khamis. Il ajoute que les artisans se sont dirigés vers les grandes entreprises pour les convaincre de mettre leurs logos ou slogans publicitaires sur les para­sols. Alors, on a pu voir des dizaines de parasols similaires qui portent le même slogan sur la même plage. Autrement, continue Youssef, on fabrique des parasols ayant de nouvelles formes que l’on peut voir dans les nouvelles plages sur la Côte-Nord, du genre pergolas. « En plus, on a profité des réseaux sociaux pour faire du marke­ting pour nos produits comme une nécessité pour faire de l’ombre dans les terrasses, dans les jar­dins et autour des piscines », dit Youssef Khamis, fier de son métier qu’il a enseigné à ses enfants, en leur certifiant que les métiers artisanaux peu­vent vivre longtemps si les artisans sont suffisam­ment intelligents pour changer la forme de leurs produits afin de satisfaire les goûts et les besoins des clients. « Aujourd’hui, un parasol coûte au minimum 250 livres égyptiennes et peut atteindre une somme exorbitante. Il n’y a pas de limite, car à chaque saison, on crée des idées innovantes », dit Khamis qui, tout comme ses collègues, attend le mois d’octobre pour se reposer avant de reprendre le travail au mois de mars et se préparer pour la nouvelle saison. Et même quand l’été s’achève, et que l’on rentre les parasols, leurs couleurs chatoyantes continuent de marquer les esprits comme ils ont marqué de leurs empreinte et couleurs les différentes plages.

Lien court:

 

En Kiosque
Abonnez-vous
Journal papier / édition numérique